20/07/2022

Frédéric Encel: «Nous devons être inflexibles face à Moscou»

TRIBUNE - Pour Frédéric Encel, docteur en géopolitique , renoncer aux sanctions contre le Kremlin au nom du «réalisme» serait contre-productif, notamment pour les intérêts stratégiques de l’Europe.

À chaque crise internationale majeure provoquée par un gouvernement violant ostensiblement le droit international, le bien-fondé des sanctions revient en Occident tel un serpent de mer. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, est un cas chimiquement pur des débats autour de cette question. Affirmons-le d’emblée: si les sanctions ne constituent pas un remède miracle à l’impérialisme ou à la violation massive des droits de l’homme, leur rejet représente bien pire encore, tout particulièrement dans le cas de figure ukrainien. Faisons à cet égard un sort aux trois principaux arguments anti-sanctions.

En premier lieu, les sanctions économiques, financières, technologiques et diplomatiques contre le Kremlin seraient inefficaces, la meilleure preuve étant qu’il poursuit et accroît son offensive sur l’Ukraine. Démonstration par l’absurde! Qui pouvait croire naïvement qu’en pleine attaque, le tenant idéologique d’une Grande Russie montrerait piteusement qu’il ploie sous les pressions de l’Occident «décadent»? Inversons le postulat: sans l’effectivité des trains de sanctions, pourquoi Vladimir Poutine - qui depuis deux décennies pense et agit principalement en termes de rapports de force bruts - n’irait pas plus loin, plus violemment, plus dangereusement? En géopolitique, démonstration de force vaut force, et de ce point de vue l’amplitude, l’immédiateté et la quasi-unanimité des sanctions imposées ne peut pas ne pas influer sur son expédition dans le sens de la (très relative) retenue ; après tout, l’offensive sur Kiev a été abandonnée, aucun soldat russe n’a été déployé aux abords des frontières de l’Otan, et la pré-alerte nucléaire n’a jamais été enclenchée. En outre et surtout, imposer de lourdes sanctions ici et maintenant, c’est placer ailleurs et demain une épée de Damoclès au-dessus de régimes tentés par un aventurisme militaire de même nature. On ajoutera que des sanctions non létales constituent le juste équilibre entre, d’un côté, une coupable complaisance, de l’autre, la cobelligérance, rejetée à très juste titre puisque l’Ukraine n’est pas membre de l’Otan, la Russie disposant de six mille têtes nucléaires…

» NOTRE DOSSIER - Prix de l’énergie: tout savoir sur les conséquences de la guerre en Ukraine

En second lieu, les sanctions coûteraient cher à ceux qui les imposent. Toute politique a un coût, toute politique de défense efficace a un coût majeur. La seule question qui vaille est la suivante: si nous renonçons aux sanctions devant permettre de sauvegarder l’indépendance de l’Ukraine et de dissuader son agresseur (et d’autres) de faire pire, ne faudra-t-il pas abandonner notre politique de défense - y compris, naturellement, notre dissuasion nucléaire - sous prétexte de son coût considérable? En d’autres termes très concrets, faut-il sacrifier l’Ukraine contemporaine sur l’autel honteux et incertain de gains budgétaires au détriment vraisemblable de notre sécurité future? On suivit une logique assez similaire dans les funestes années 1930 avec le succès qu’on sait… Par ailleurs, si, en effet, les sanctions de l’UE coûtent cher, elles présentent au moins l’avantage considérable de réadapter des circuits d’approvisionnement technique, alimentaire et surtout énergétique en vue d’une moindre dépendance à venir vis-à-vis de la Russie. Soit dit en passant, nous serions bien inspirés de revoir, dans la foulée, notre dépendance vis-à-vis d’un pouvoir chinois lui aussi sans cesse plus répressif à l’intérieur et menaçant à l’extérieur.

En troisième lieu, imposer des sanctionsprésenterait un problème moral car nous nous prendrions - nous autres démocrates occidentaux - pour des justiciers, et nous n’interviendrions que dans certains cas et pas d’autres. D’abord, battre sa coulpe devant un pouvoir autoritaire dont la variable primordiale de prise de décision est tout sauf éthique, et qui frappe hors de ses frontières depuis au moins la Géorgie en 2008 est assez cocasse! Les États occidentaux - États-Unis en tête - n’ont hélas pas toujours été respectueux du droit et de la morale, cela ne fait guère débat ; sont-ils pour autant disqualifiés à jamais? Si oui, qui serait légitimé à les défendre? Ceux qui les transgressent brutalement aujourd’hui? Certes pas. Ensuite, ce n’est pas parce qu’on ne peut (ni ne doit) intervenir partout qu’on ne doit le faire nulle part. Dans le cas ukrainien, un État souverain situé sur le continent européen et jouxtant nos alliés de l’Otan est nié et envahi, et son gouvernement démocratiquement élu délégitimé comme «nazi». Tels sont objectivement les faits.

Défendre nos propres intérêts

Au fond, l’unique argument fort des anti-sanctions consiste dans la crainte que celles-ci ne pénalisent avant tout le peuple russe lui-même. Ce à quoi l’on rétorquera que Poutine, soucieux d’éviter des émeutes sociales et le vacillement conséquent de son règne, a immédiatement adopté des mesures et dégagé des fonds pour soutenir le pouvoir d’achat.

En définitive, sauf exceptions notoires, ceux qui rejettent les sanctions contre le Kremlin se retrouvent chez les (autoproclamés) tenants du «réalisme» - en réalité d’un cynisme souvent mâtiné d’une fascination pour l’exercice de la force brute par des régimes autoritaires - et les sympathisants d’extrême gauche et d’extrême droite unis dans la détestation fantasmée et complotiste des États-Unis qui seraient une fois de plus à la manœuvre. Plutôt que de suivre ces postures encourageant les nationalismes impérialistes, mais aussi afin de défendre nos propres intérêts face à ceux des Américains, nous devrions d’urgence, nous autres Européens, commencer à penser sérieusement l’Europe-puissance. Or la puissance, tant pour défendre ses intérêts stratégiques que ses valeurs morales, ça se projette et ça s’assume.

À VOIR AUSSI - Livraison de blindés par la France: Emmanuel Macron reconnaît «intensifier» son soutien à l‘Ukraine

 

No comments:

Post a Comment

Ce blog est ouvert à la contradiction par la voie de commentaires. Je tiens ce blog depuis fin 2005; je n'ai aucune ambition ni politique ni de notoriété. C'est mon travail de retraité pour la collectivité. Tout lecteur peut commenter sous email google valide. Tout peut être écrit mais dans le respect de la liberté de penser de chacun et la courtoisie.
- Je modère tous les commentaires pour éviter le spam et d'autres entrées malheureuses possibles.
- Cela peut prendre un certain temps avant que votre commentaire n'apparaisse, surtout si je suis en déplacement.
- Je n'autorise pas les attaques personnelles. Je considère cependant que ces attaques sont différentes des attaques contre des idées soutenues par des personnes. Si vous souhaitez attaquer des idées, c'est bien, mais vous devez alors fournir des arguments et vous engager dans la discussion.
- Je n'autorise pas les commentaires susceptibles d'être diffamatoires (au mieux que je puisse juger car je ne suis pas juriste) ou qui utilisent un langage excessif qui n'est pas nécessaire pour l'argumentation présentée.
- Veuillez ne pas publier de liens vers des publicités - le commentaire sera simplement supprimé.
- Je suis pour la liberté d'expression, mais il faut être pertinent. La pertinence est mesurée par la façon dont le commentaire s'apparente au sujet du billet auquel le commentaire s'adresse. Si vous voulez juste parler de quelque chose, créez votre propre blog. Mais puisqu'il s'agit de mon blog, je vous invite à partager mon point de vue ou à rebondir sur les points de vue enregistrés par d'autres commentaires. Pour ou contre c'est bien.
- Je considère aussi que la liberté d'expression porte la responsabilité d'être le propriétaire de cette parole.

J'ai noté que ceux qui tombent dans les attaques personnelles (que je supprime) le font de manière anonyme... Ensuite, ils ont l'audace de suggérer que j'exerce la censure.