24/07/2022

Dominique Reynié et Jean-Pierre Le Goff: notre démocratie est-elle malade?

Source le Figaro Par Alexandre Devecchio et Martin Bernier 22-28 minutes
GRAND ENTRETIEN - Le président de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol, think-tank) et le sociologue ont tous deux, à travers leurs ouvrages respectifs, annoncé et décrypté le malaise dans la démocratie. Ils voient dans les résultats des élections législatives un nouveau symptôme d’une crise liée à une déconnexion entre les élites et le peuple.

LE FIGARO MAGAZINE. - La France est-elle désormais ingouvernable?

Dominique REYNIÉ. - La situation est critique. Il faut souligner que, depuis 2017, François Hollande ne s’étant pas présenté à sa succession, les Français n’ayant pas pu le sanctionner, un sentiment de frustration s’est installé. Ensuite, Emmanuel Macron a été élu sous contrainte, face à des choix réputés impossibles, puis réélu exactement dans ces conditions de «barrage». Par trois fois donc, et successivement, la fraction des Français estimant avoir des raisons de sanctionner le pouvoir n’a pas été en mesure de le faire. Ou bien ils se sont abstenus, ou bien ils se sont obligés à reconduire le pouvoir en place, pour ne pas risquer l’aventure. Les élections législatives sont devenues l’unique occasion de sanctionner le président, en lui imposant une majorité relative, sans donner la victoire à Marine Le Pen. D’où l’abstention massive, le deuxième record pour des législatives, le précédent datant de 2017. Malgré les assurances que donnaient en 2000 les constitutionnalistes adeptes du quinquennat, les Français n’ont pas donné de majorité au président qu’ils ont réélu. Mais souvenons-nous que l’argument de ces constitutionnalistes n’était pas juridique mais d’opinion, puisqu’ils supposaient que les électeurs ne seraient pas incohérents en réélisant un président sans lui donner de majorité législative. C’est pourquoi l’abstention de 2022 est plus disruptive que celle de 2017. En 2017, une bonne part de l’abstention visait à ne pas empêcher la victoire parlementaire d’un nouveau président ; en 2022, c’est le ressort protestataire de l’abstention qui est devenu déterminant.

Le résultat des élections législatives a-t-il cristallisé une crise démocratique profonde?

Jean-Pierre LE GOFF. - La situation actuelle me paraît être un moment paroxystique d’une crise qui vient de loin. On voit aujourd’hui la France insoumise et le RN se réjouir de ce qu’ils considèrent comme une victoire. Mais sur quel arrière-fond social et culturel? Cet arrière-fond est profondément marqué par une déstructuration du rapport au politique. Il faut, à mon sens, remonter à plus de trente ans pour mieux en comprendre la genèse. Le moment où François Mitterrand change de politique économique en 1983-1984 marque un tournant important dans une nouvelle façon déconcertante de gouverner.

Pour la résumer en trois traits principaux, il y a d’abord une fuite en avant, une politique gestionnaire qui affirme que nous n’avons pas le choix, que nous devons nous adapter et qu’il est important d’aller de l’avant sans trop savoir où l’on va. La politique va s’aligner sur le management et la communication sans vision claire de l’avenir. La façon dont on a lancé la construction européenne, de mon point de vue, participe de cette fuite en avant. La grande difficulté des politiques dès ce moment-là, c’est de décrire un avenir discernable qui donne envie au pays de s’y engager.

Le deuxième point qui me paraît important, c’est ce que j’ai appelé le pouvoir informe marqué par une incohérence interne et dans les politiques suivies. Les tournants politiques n’étaient pas clairement assumés comme, par exemple, le changement de la politique économique de Mitterrand. Quand on vous dit qu’on change, sans changer vraiment, tout en changeant, on produit pour le moins des effets de désorientation.

Le troisième point, c’est la «langue caoutchouc»: vous pouvez dire une chose puis l’inverse selon les circonstances avec un pareil aplomb déconcertant, sans oublier les discours grandiloquents qui enveloppent le cynisme et l’opportunisme dans des valeurs et des grands principes abstraits généraux et généreux.

Dans les années 1990 et 2000, cette façon déconcertante de gouverner va s’accélérer et va s’y ajouter une politique de proximité émotionnelle et compassionnelle. Lors de l’élection présidentielle de 2007, sont apparus les candidats de la France qui souffre, chacun s’adressant à sa manière aux différentes catégories de victimes. J’avais analysé à l’époque les discours de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal qui comportaient cette dimension. Ce nouveau type de rapport au politique a provoqué des effets de désorientation et donné une image dégradée de la politique et de l’État.

Cette évolution problématique peut être reliée à un type de personnalité politique plus égotique qui s’est formé dans de nouvelles conditions historiques. Les chefs d’État avaient antérieurement un parcours de formation qui n’était pas seulement celui des grandes écoles, mais qui comportait une compréhension des mentalités communes et un affrontement avec le tragique de l’Histoire avant même l’occupation de la fonction. Jacques Chirac est le dernier président qui s’est confronté à cette dimension lors de la guerre d’Algérie. Avec Emmanuel Macron, on pourrait dire que la plus haute fonction de l’État devient une sorte de lieu de formation, surtout quand le président doit faire face à la révolte des «gilets jaunes», à la pandémie et à la guerre en Europe. Il ne suffit pas d’avoir des compétences hors du commun, d’être motivé, dynamique et réactif, d’être capable d’analyser rapidement une situation, de «gérer la complexité», de débattre sans fin… Toutes ces qualités ne sauraient éluder la question de la cohérence, de la «colonne vertébrale» culturelle qui structurent une certaine vision du monde et de l’Histoire.

Nous ne sommes pas sortis d’une façon déconcertante de gouverner qui a désorienté le pays depuis des années. Il y a une déstabilisation et une insécurité qui n’est pas seulement sociale mais culturelle avec le sentiment que la politique - comme du reste la société -, est devenue de plus en plus bavarde sans que cela change grand-chose et remonte le moral des Français malgré l’activisme communicationnel et managérial qui entraîne plutôt des effets inverses.

D. R. - Jean-Pierre Le Goff parlait d’une victoire de la France insoumise, elle n’a pourtant pas eu lieu. Et c’est un aspect de la crise: des événements consacrés par les médias n’existent pas en réalité. Et à l’inverse, des faits qui sont bel et bien réels n’ont pas l’existence médiatique attendue compte tenu de leur importance (par exemple, l’affaire des violences aux abords du Stade de France). Cette inversion du rapport à la réalité est une manifestation de ce que j’appelle la double crise de la représentation: politique et médiatique. Les répondants qui reconnaissent leur vie dans la représentation médiatique sont une part minoritaire, dotée des caractéristiques très particulières de la vie dans les métropoles, une certaine culture, un certain niveau de diplôme, des métiers liés aux activités de communication, d’expertise, de parole... C’est la culture de ceux qui produisent des contenus, des messages, qui les diffusent: journalistes, politiques, classe moyenne de la fonction publique, du marketing, designers, universitaires, chercheurs, et de normalisation, les métiers de l’informatique, du code et de la numérisation, etc. ; tous ces actifs ne mesurent pas qu’ils imposent une superposition de filtres conduisant à la représentation médiatique d’une réalité dans laquelle la plupart des Français ne reconnaissent pas leur expérience de vie. Ainsi, les problèmes d’incivilité, de délinquance, les problèmes liés à l’immigration, à l’impuissance publique face à ces enjeux régaliens, sont mal ou peu représentés, et presque toujours moralement déconsidérés. Inversement, des thèmes jugés importants par ces mêmes professionnels de la parole et de la communication apparaissent trop singuliers, voire énigmatiques, pour le plus grand nombre, ou n’y jouent qu’un rôle très marginal, tandis qu’ils occupent régulièrement le centre de l’attention politique et médiatique.

Les Français éprouvent le même type de malaise à l’égard des politiques et des médias. Par notre histoire, notre centralisme institutionnel, la culture parisianiste, là encore si particulière, dans laquelle baignent les élites, donne à l’entremêlement des univers politiques et médiatiques une dimension sans pareil. Conséquemment, une France très majoritaire se retrouve en dehors de toute représentation, et elle ne l’accepte plus. C’est aussi pourquoi nous avons vu ce formidable mouvement des Gilets jaunes. Ils se sont auto-institués, par Facebook, sans passer par les médias classiques, ni les partis ou les syndicats ; ils se sont réunis sur les ronds-points, et non dans l’enceinte des assemblées élues, selon une méthode d’autoreprésentation permanente. Par nature, ce type de mouvement inorganique ne peut pas durer, mais, ne nous y trompons, il relève d’une insurrection contre la représentation politique et médiatique. Aujourd’hui, cette protestation, véritablement «anti-système», s’exprime encore dans la volonté de tourner massivement le dos à la scène politique, dans l’abstention.

Pour vous on assiste à une revanche des Gilets jaunes?

D. R. - Absolument. À la Fondation pour l’innovation politique, nous avons réalisé six enquêtes auprès de 3.000 personnes, avec OpinionWay et pour Le Figaro, entre septembre 2019 et mars 2022 ; à chaque fois, nous avons confirmé la popularité du mouvement des Gilets jaunes. La proportion de personnes interrogées disant avoir une image positive des Gilets jaunes n’a jamais été inférieure à 45%, pour atteindre 49% lors de la dernière mesure, peu avant la présidentielle. Dans l’opinion, les Gilets jaunes demeurent une référence très largement positive. C’est tout l’édifice représentatif, médiatique et politique, qui n’opère plus, parce qu’il s’est coupé de la réalité. Dans une société comme la nôtre, l’expérience d’une érosion combinée de la représentation politique et médiatique ne peut que favoriser l’anomie et la violence.

Malgré l’abstention, toutes les sensibilités politiques seront désormais représentées au Parlement. Ne peut-on voir, au contraire, une forme de sursaut démocratique?

D. R. -On peut passer d’une chambre d’enregistrement à une chambrée surchauffée où l’on ne fera que se disputer. Même si je vois bien la possibilité d’un événement démocratique, y compris la possibilité d’une «parlementarisation» de notre vie politique, cela supposerait une culture que nous n’avons pas. Il ne faut pas vouloir chahuter mais s’opposer, discuter, délibérer, y compris avec de fortes convictions. Mais n’oublions pas que notre élection présidentielle est le principal obstacle à cette politique du compromis parlementaire.

Le point clé procédera surtout d’un autre aspect de ce rapport problématique que nous avons avec la réalité. Le principal obstacle ne sera pas la fragmentation parlementaire mais plutôt de devoir prendre des décisions impopulaires. On voit mal comment les éviter au cours d’une législature. On le voit en suivant l’augmentation des taux d’intérêt auxquels est assujetti l’État lorsque la France doit emprunter pour rembourser les montants qui arrivent à terme. En un an et demi, on est passé de - 0,4% - taux négatif - à 2,4%, soit une hausse de 2,8. Or, un point, c’est 40 milliards de charges annuelles supplémentaires pour financer notre dette. Peut-on éviter la réduction de la dépense publique? Comment la faire accepter au terme d’un cycle de dépense historique confortant les gouvernés dans l’habitude de compter sur l’endettement public plutôt que sur l’effort collectif? Et ce ne sera pas plus facile d’augmenter les impôts.

J.-P. L. G. - Je ne parlerais pas de sursaut démocratique ; je pense que c’est une crise très chaotique. Ces élections reflètent un peuple largement divisé et désorienté. Certains, comme la France insoumise peuvent avoir l’impression de vivre une seconde jeunesse avec un mélange de lutte des classes et de gauchisme culturel. Le développement de ce dernier est du reste un élément des fractures actuelles. À partir du moment où l’identité de la gauche s’est déplacée de la question sociale vers l’idée d’une révolution culturelle dans les domaines sociétaux, le rapport de la gauche aux couches populaires traditionnelles a changé. Ces électeurs-là sont partis du côté du Rassemblement national alors qu’ils étaient la référence centrale de la gauche depuis ses origines.

D’autre part, le rapport à la réalité est devenu problématique avec l’imbrication de plus en plus étroite entre le monde politique et le monde médiatique. On passe désormais facilement de l’un à l’autre. La bulle langagière et communicationnelle qui enserre d’emblée le réel dans un flux de mots et d’images n’a cessé de gonfler. Il y a des grands débats et des affrontements sur des thèmes montés en exergue par des groupes de pression minoritaires (néoféministes, LGBT, woke, écolos fondamentalistes…) dont le rapport avec les préoccupations centrales des Français ne va nullement de soi. Mais la place qu’ils occupent dans la bulle médiatique et les réseaux sociaux peut donner l’impression qu’ils reflètent les préoccupations essentielles du pays. Cela nourrit l’ «essoreuse à idées» qui tourne en vase clos.

Jean-Pierre Raffarin disait de Nicolas Sarkozy qu’il avait une vitalité, un dynamisme extraordinaire, mais peut-être aussi un défaut: il aimait bien «se mettre au centre de l’essoreuse à idées». Se mettre au centre de l’essoreuse à idées est devenu quelque chose de plus en plus courant chez nombre de politiques sans qu’ils se soucient des effets de désorientation et d’irréalité mais aussi de «ras-le-bol» que cela engendre. Face à ce monde hors-sol, ceux d’en bas demandent des actes, avec souvent du ressentiment, et parfois de la haine. En disant cela, on l’aura compris, je ne considère pas que ceux d’en bas sont naturellement porteurs de toutes les vertus, mais il s’agit de comprendre ce qui peut amener et encourager de tels phénomènes.

Dominique Reynié, vous avez consacré plusieurs ouvrages au phénomène dit «populiste». Est-ce la victoire du «populisme»?

D. R. - Cela marque la maturation de notre crise politique, parce que cela ne va plus depuis longtemps, mais les gouvernants ont commis la faute historique de ne pas considérer, de ne pas répondre, de ne pas reconnaître ces électeurs protestataires. On flotte entre colère et tristesse quand j’observe en songeant que nos dirigeants ont eu 30 années pour répondre à ce vote protestataire... Car en dehors de l’usage appréciatif ou dépréciatif que peut en faire la polémique, le populisme s’analyse d’abord objectivement. C’est un phénomène planétaire. Sa force actuelle est inédite depuis 1945. Le «populisme» est l’expression d’une insatisfaction collective dont ont su tirer profit des entreprises politiques, des partis, afin de se rapprocher du pouvoir - sans avoir aucune solution sérieuse pour répondre aux problèmes qui se posent, faut-il le préciser?

En ce qui concerne la France, je suis d’accord avec Jean-Pierre Le Goff pour faire remonter aux années 1980 l’émergence de ce nouveau courant populiste. On a vu émerger cette nouvelle expression électorale avec le phénomène Le Pen, en 1988 qui n’a cessé de progresser jusqu’en 2017. En 2022, lors du premier tour de la présidentielle, les candidats populistes ont recueilli 55,6% des suffrages exprimés. Avec les législatives, on voit que nous sommes entrés dans une autre phase, celle de la désarticulation institutionnelle. À force de perdre leur influence électorale au profit des populistes, les partis de gouvernement peinent maintenant à former une majorité parlementaire. Nous sommes désormais au-delà de la seule expression électorale de la poussée populiste. Il devient bien difficile de bâtir des compromis de gouvernement dès lors que l’on trouve, sur le flanc gauche et sur le flanc droit, des forces politiques aussi profondément ancrées dans le corps social, en particulier le RN, et qui veulent en découdre avec le système. Il appartient aux gouvernants d’aujourd’hui de prendre des décisions plus difficiles que jamais avec un système de partis en miettes, et près de 170 députés antisystème.

Jean-Pierre Le Goff, que pensez-vous de ce terme de populiste? Est-ce qu’Emmanuel qui pratique le «en même temps» et n’a eu de cesse de court-circuiter les corps intermédiaires, n’est pas lui-même un populiste?

J.-P. L.G. - Ce qu’on appelle le populisme est le symptôme d’une révolte débridée contre un pouvoir politique qui pendant des années s’est coupé du sens commun et des préoccupations des citoyens ordinaires, plus particulièrement des couches populaires. Aujourd’hui, on reconnaît plus ou moins l’importance des fractures sociales et culturelles, on compatit volontiers à la souffrance des victimes dans une proximité relationnelle où l’écoute de la souffrance, le toucher et les accolades plus ou moins chaleureuses s’affichent comme les signes de compréhension et de réconciliation. Mais ce qui compte avant tout, c’est la cohérence et l’effectivité des pratiques politiques mises en œuvre.

La France est morcelée, mais Emmanuel Macron, au lieu d’assumer clairement une position, a joué largement sur tous les registres à la fois et continué de faire du surf sur des évolutions problématiques. Après avoir tenté bêtement de séduire les électeurs de la France insoumise - notamment par la nomination d’un nouveau ministre de l’éducation nationale acquis aux études postcoloniales -, il a appelé avant le deuxième tour des élections législatives à un «sursaut républicain» contre les extrémistes. Comment s’y retrouver dans ces circonvolutions? Avant même les élections des députés à l’Assemblée nationale, le chef de l’État décidait de mettre en place un Conseil national de la refondation qui rabattait sur le même plan l’Assemblée nationale et des comités de citoyens tirés au sort… S’y rajoutaient la visibilité et la proximité à tous crins qui minent l’autorité de l’État et des institutions dans la mesure où cette autorité implique précisément la distance par rapport à l’air du temps et aux humeurs de la société. La course à la proximité et à des formes inconsidérées de démocratie directe dans un pays morcelé et désorienté avec des phénomènes de ressentiment et de haine, n’est pas seulement démagogique, elle participe d’une autodestruction du politique et des institutions par les politiques eux-mêmes.

On peut assister à la continuité de ce délitement, mais en réaction à ce chaos social, culturel et politique, on ne peut totalement exclure, comme cela s’est passé dans d’autres situations historiques, qu’un «parti de l’ordre» finisse par reprendre la main sans se soucier outre mesure de l’État de droit, en s’éloignant du cadre démocratique après s’y être inséré, comme on le voit dans certains pays de l’Europe de l’Est.

Comment réconcilier les élites et le peuple?

D. R. - Je m’inscris dans le prolongement de ce qu’a dit Jean-Pierre Le Goff. Il est indispensable de réaffirmer la centralité du suffrage universel ; c’est la règle qui nous est commune, et c’est la seule façon de garantir à chacun un poids égal à tout autre dans la prise de décision collective. L’appel ostentatoire ou tactique à des formes de démocratie dites «participatives», ou à des assemblées de citoyens supposés délibérer avant de décider, dégrade la valeur du suffrage universel au profit d’une vision aristocratique de la citoyenneté que la plupart de nos compatriotes vivent évidemment comme une exclusion.

Est-ce que le référendum peut-être être une solution?

D. R. - Le référendum en fait partie. C’est la souveraineté électorale du peuple, appelé dans son ensemble et dont la décision n’est pas contestable dès lors qu’elle s’est exprimée. Dans le passé, que ce soit en 2005 avec le référendum sur la constitution européenne ou en 2016 avec le référendum pour Notre-Dame-des-Landes, on a vu de manière spectaculaire comment on pouvait ne pas tenir de la décision populaire qu’il avait pourtant sollicitée. Or si l’on devait douter de la centralité du suffrage, le régime perdrait ses fondations.

Mais prenons garde. Les problèmes que nous rencontrons supposent des solutions qui ne pourront être mises en place sans faire appel à la lucidité et au patriotisme des Français. Le référendum est-il une voie efficace pour faire ratifier des décisions difficiles? En effet, nous savons que les campagnes référendaires sont propices aux discours démagogiques et tonitruants, qu’elles laissent libre cours à des leaders sans scrupule affirmant qu’eux-mêmes parviendront à redresser le pays sans demander aucun effort aux gouvernés. Les populistes réclament des référendums parce qu’ils savent combien ce type de scrutin leur est favorable.

Comment leur donner tort après le «quoiqu’il en coûte» d’Emmanuel Macron?

D. R. - On ne lui aurait pas pardonné de ne pas mobiliser cet argent public pour faire tenir le pays pendant la pandémie. Cependant, il est certain que dans un pays comme la France qui a déjà une préférence marquée pour la gestion par la dépense publique massive, la sortie est délicate. Le «quoiqu’il en coûte», au fond, était une des armes pour répondre à la crise actuelle. Nous l’avons utilisée, mais c’est un fusil à un coup.

Jean-Pierre Le Goff, comment gouverner cette France ingouvernable?

J.-P. L. G. - Je n’ai pas de leçon à donner, mais il me semble que nous avons assisté depuis des années à une rupture éthico-politique d’une partie des élites politiques dans leur rapport à l’État, aux institutions et au peuple (au sens citoyen du terme) par leurs incohérences, leur fuite en avant et leur égotisme. L’autorité de l’État s’est érodée et son rétablissement passe par la cohérence dans les discours et dans les actes.

Il me semble que les élites politiques devraient se centrer sur les défis majeurs du pays plutôt que de s’investir dans des querelles promues par un milieu gauchisant. Je pense notamment aux questions sociétales qui sont un des facteurs de division du pays. Ce qui m’inquiète, c’est que l’ordre de la raison, idéal républicain par excellence, est supplanté par des idéologies et des leçons de morale de quatre sous, des dénonciations et des invectives. C’est aussi cela qui rend le pays difficilement gouvernable. Il y a un gauchisme délirant chez certains élus de la Nupes.

Il existe, par ailleurs, une fatigue démocratique liée à l’aplatissement et la dissolution de la politique dans le management moderniste et la communication. Les «chantiers de la réforme» n’ont cessé de se multiplier dans un cadre politique d’ensemble déstructurant. Cela fait plus de trente ans que les Français sont constamment incités au «changement», à changer leur mentalité et leur comportement, à développer leurs compétences et leurs performances pour s’adapter à un monde ouvert sur de possibles régressions et que personne ne semble être en mesure de maîtriser. Dans ce cadre, l’Union européenne peut servir de nouveau «point de fuite», si ces dirigeants passent outre ou entretiennent le flou et l’ambiguïté sur la place des nations dans cette union.

En fin de compte, les élites politiques qui dirigent le pays me semblent avoir quelques difficultés à incarner et assumer clairement leur fonction et à inscrire le pays dans une vision de l’Histoire, alors que ces dimensions symbolique et historique me paraissent un aspect essentiel du rapport entre gouvernants et gouvernés, pour redonner du sens à la politique et rétablir l’autorité de l’État. Ce manque me paraît l’un des points-clé de la crise que nous vivons.

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