Saturday, September 10, 2016

Henri Guaino candidat à l'élection présidentielle 2017

"Je suis notamment candidat parce que nous avons oublié que dans 'politique économique' il y a le mot 'politique"

Atlantico : Dans votre livre "En finir avec l'économie du sacrifice", vous faites un diagnostic économique peu représenté en France, fondé sur la critique des politiques d'austérité, sur le besoin d'assurer des politiques de relance, et une méfiance vis à vis de la mondialisation. Il apparaît que des organisations internationales, comme le FMI, partagent de plus en plus cette approche des problématiques économiques actuelles : Comment expliquer vous ce décalage entre le monde politique français et un discours devenant de plus en plus majoritaire au niveau international ? 

Henri Guaino : Tout d'abord, même au niveau international, il faut être prudent sur le diagnostic.
Cela est vrai du débat académique, cela est vrai des économistes des grandes institutions internationales qui ont beaucoup évolué depuis une dizaine d'années. Cela est moins vrai du débat politique. Quand le débat politique évolue c’est parce qu'une grande partie de l'opinion évolue et au bout du compte c'est l'élection qui change les choses. L'exemple du Canada est intéressant à ce titre : un pays toujours cité en exemple de la baisse des dépenses publiques et de la réduction des déficits, et qui s'apprête aujourd'hui à mener une politique de relance et à creuser ses déficits parce que les électeurs ont sanctionné la politique précédente. Ce n’est pas une conversion intellectuelle mais électorale. 

C’est que le rapport entre la politique et la discipline économique - je préfère ce mot à celui de "science" - est compliqué. On oublie souvent que dans "politique économique" il y a le mot "politique" avec tout ce qu’il contient de psychologie, de sentiments, de passions, de nécessité de prendre en compte les multiples équilibres qui permettent à une société de tenir debout. 
Dans les moments de crise aigüe, les choses bougent quand même, et cela est un peu le cas aujourd'hui, notamment lorsque l'on regarde les positions du G20 qui s'inquiète de la surabondance de l'épargne et de la faiblesse des investissements au point de réclamer une relance des investissements publics face au danger de ce que certains économistes nomment le risque de la "stagnation séculaire". Nous sommes dans une période où les choses sont en train de changer, mais elles changent plus difficilement dans la politique que dans la pensée économique. 
En France, la réalité est que la plupart des responsables politiques ne travaillent pas et que la chape de plomb que forme l'Union européenne pèse lourd. Depuis les années 80, l'Union s'est transformée avec l'acte unique, puis avec le traité de Maastricht et tout le droit dérivé européen dont l'Alpha et l'Omega est la concurrence non faussée. Puisque le but était de faire disparaître les États, il convenait de faire disparaitre toutes les politiques discrétionnaires, notamment monétaires et budgétaires. C'est un projet de dépolitisation de l'économie et de la société. Les responsables politiques ont une crainte révérencieuse de cette Europe-là, tellement ils ont peur d'être accusés de vouloir briser le consensus du politiquement correct. C’est la même chose en ce qui concerne la mondialisation dans les milieux d'affaires, ou il faut adopter des codes, un langage, une idéologie commune permettant de se faire reconnaître par ses pairs. Le cercle de la raison, comme l’on disait il y a quelques années... Souvent pourtant celui de la déraison. 
La politique en France et en Europe est à la recherche de règles juridiques, de règles d'or, pour limiter les déficits, la dette ou les dépenses publiques mais cela n'a aucun sens économique. En Europe, nous avons créé des règles de droit à partir de théories économiques, alors que le propre d’une théorie qui se veut scientifique est d’être toujours contestable. Ranger la concurrence ou le libre-échange quasiment parmi les droits de l’Homme, comme un principe constitutionnel intangible est absurde. 

Votre livre est construit autour de nombreux rappels historiques, ou d'exemples étrangers. Selon vous, au travers des âges, et au travers des frontières, quel est le principal point de clivage de la question économique ?

Il est intéressant d’abord de constater que les débats actuels utilisent presque les mêmes termes qu'au XIXe siècle ; le revenu minimum, la politique de l'offre et de la demande, l'assistance aux pauvres, le libre-échange... Depuis deux siècles le grand clivage est entre le laissez-faire et le volontarisme économique. Traduit en langage d’aujourd’hui ; il y a ceux qui pensent qu'il faut s'adapter à la mondialisation, c’est-à-dire subir, et ceux qui pensent qu'il faut se donner les moyens d'agir dans le monde tel qu'il est. C'est la vraie ligne de partage : sommes-nous, oui ou non, décidés à subir ou sommes-nous décidés à nous donner les moyens d'agir. La première position exclue toute forme de politique discrétionnaire, et nous renvoie soit à l'intégrisme du marché, soit à l'idéologie des institutions optimales qui veut mettre l'économie et la société à l'abri des passions populaires et de la politique. L'Union Européenne d'aujourd'hui est fondée sur cette philosophie. Au lieu de laisser faire le marché, on laisse faire ces institutions optimales dessinées à partir soi-disant de la science. Il s’agit de mettre la société et l’économie en pilotage automatique. 
Cela a conduit à introduire artificiellement le marché là où il ne s’était jamais manifesté spontanément par exemple avec la séparation des infrastructures de transports et de distribution et la production d’électricité, ou entre les rails et les trains dans le chemin de fer… Alors que le marché n’avait jamais songé à cette séparation hasardeuse. La science économique ne doit pas devenir une idéologie. Je cite Jean Baptise Say dans mon livre, à propos des disciples de Ricardo, qui veulent faire rentrer le monde dans lequel nous vivons dans le monde de la théorie pure. La théorie n'est plus là pour nous aider à comprendre le monde, elle est le modèle dans lequel le monde doit rentrer. Certaines imperfections peuvent être corrigées et doivent l'être mais beaucoup d’imperfections par rapport à la théorie pure tiennent simplement à la nature des choses, et non pas simplement à de mauvaises règles ou à de mauvaises politiques. Nous construisons une économie ou l'on transfère le pouvoir de la politique, de la démocratie, à des autorités indépendantes, aux juges, aux traders, aux bureaucraties qui gèrent des procédures et des normes de plus en plus compliquées.

Suite au dernier G20, qui a mis en avant les problèmes causés par le faible niveau de la demande mondiale, l'Allemagne a réagi en accordant une baisse d'impôts de 15 milliards d'euros pour les plus pauvres. Ce qui semble être un virage dans la politique économique allemande. Ne peut-on imaginer que les choses puissent changer en Europe ? 

Cela me paraît en réalité peu probable compte tenu de la nature de la construction que nous avons édifiée. Pour que cela change vraiment, il va falloir déconstruire un monstre juridique. 
L'Allemagne a toujours fait un peu plus ce qu'elle voulait que les autres, et ses institutions (sa Cour Constitutionnelle par exemple) ont toujours résisté davantage. L'Europe peut changer sous l'effet de crises, mais si l'on attend les crises, cela risque d'être extrêmement douloureux. Je suis frappé que personne ne tire aucune leçon du Brexit, ni aucune leçon du cas grec. La France y a joué un rôle honteux alors qu'elle aurait dû défendre la Grèce. Mais par démagogie, on a voulu faire souffrir les grecs pour les punir d’avoir triché, sans voir les conséquences. C'est la quintessence de la politique du sacrifice. Nous avons encore plus affaibli la Grèce, son État, ce qui n'était pas moralement acceptable ni non plus une très bonne idée lorsque l’on songe à la crise des réfugiés. 
A mes yeux la seule façon de changer cette Europe-là, engoncée dans son juridisme c’est qu’un certain nombre de gouvernements, et je pense à la France, soient capables de temps en temps de dire non. Prenez la règle des 3% de déficits : elle interdit de s'interroger sur la meilleure politique à mener pour la France dans les circonstances actuelles. Et si l'on ne respecte pas cette règle, la France devra-t-elle payer une amende ? Mettre à l’amende des pays en déficits est totalement absurde. La France acceptera-t-elle de payer ? Nous marcherions sur la tête. Donc, soit certains pays, et, encore une fois, je pense à la France, sont capables de dire non, soit rien ne changera. La bonne attitude est de se donner les moyens de faire la meilleure politique possible pour la France, ce qui sera la meilleure contribution possible à l'Europe. 
Mais dire non, implique nécessairement des crises de l'Union européenne limitées pour en éviter de plus graves, comme De Gaulle avec la "chaise vide" au milieu des années 60 qui a sauvé la politique agricole commune. Encore faut-il avoir la force de tenir le cap dans ces crises et pour cela avoir des convictions fortes, avoir convaincu le peuple et reçu un mandat clair. Il est toujours difficile d'être à l'origine d'une crise fut-elle salutaire, mais nous avons trop laissé faire. Et peut-être que le vrai problème est-il de comprendre que derrière les courbes d'offre et de demande, il y a des vies. 
En tout cas, je ne crois pas à un nouveau traité : la renégociation se terminerait par un compromis qui serait mis en forme par les diplomates, et qui aboutira à un monstre. Comme cela s’est passé avec le fameux " traité simplifié" qui a abouti au traité de Lisbonne. Toute l'absurdité de la construction actuelle avec laquelle il faut rompre c’est que l’on demande aux dirigeants politiques d’assumer des responsabilités qu'ils ne peuvent pas exercer. C'est la fin de la démocratie et c'est la fin de la politique. Le nœud de la crise est là. Mais le monde ne peut pas se passer de politique. La politique reviendra fatalement mais de façon déraisonnable avec la colère des peuples. 

Qui sont les "trop bons élèves qui nous gouvernent" qui vous servent d'interlocuteurs dans votre livre ?

C'est une formule que j'ai empruntée à Marc Bloch dans "l'Étrange défaite" ; "les trop bons élèves appliquent les doctrines trop bien apprises. Hélas, en 1940, ils occupent tous les postes de responsabilité". Je pense que cela dit tout. Pour réussir un concours, il faut être conforme à ce qu'on attend de vous, c’est-à-dire conforme à la pensée de ceux notent. Si vous voulez faire carrière, si vous voulez rester dans le cercle du pouvoir, il faut penser comme les autres, il faut au moins faire semblant de penser comme les autres. C'est un système de connivences forcées. Il faut partager les codes du milieu. Les trop bons élèves ont tellement bien appris leur doctrine qu'ils n'arrivent plus à s'en défaire même si la doctrine est totalement inadaptée aux circonstances. C’est comme cela que l’on peut continuer à combattre l'inflation alors que la déflation menace. 

Dans un livre publié en 2006, "Combattre les inégalités et la pauvreté Les États-Unis face à l'Europe" Le directeur de la recherche économique de Harvard, Alberto Alesina et son collège Edward Glaeser, montrent "la relation fondamentale entre fragmentation raciale et dépenses sociales en pourcentage de PIB", indiquant que plus un pays est fragmenté "racialement" moins les dépenses sociales sont élevées. Au regard de ce constat, et de la situation actuelle, entre crise économique et crise migratoire, quelle est, selon vous, la direction à suivre ?

La question de la redistribution est liée au degré de solidarité, au sentiment d'appartenance à une communauté de destin qu'éprouvent les citoyens. Si les citoyens ont le sentiment d'appartenir à une communauté de destin, s'ils pensent que l'avenir de leurs enfants dépend aussi de ceux des autres, ils auront évidemment davantage tendance à accepter la redistribution et le partage. Jaurès disait "La nation est le seul bien de ceux qui n'ont rien". En démocratie, une conscience de peuple vous fait accepter la loi de la majorité. S'il n'y a pas de conscience de peuple, la loi de la majorité ne fonctionne pas. Si vous avez 30% d'une communauté, ou d'une ethnie, et 70% d'une autre, et bien c'est toujours la même qui gouverne, et une part de la population se sent systématiquement opprimée. Je pense au Moyen Orient en particulier, la Syrie, l'Irak, le Liban… La démocratie est alors inopérante. Si vous avez plusieurs communautés antagonistes, personne ne veut payer pour l'autre communauté. 
En France, le modèle républicain est un modèle de rejet total des communautés, et les solidarités nationales sont plus fortes. Il ne s'agit pas que d'un filet de sécurité pour les plus pauvres, comme cela est propre à des sociétés comme celle des États-Unis. Le modèle républicain veut mettre tout le monde à égalité devant les services publics, devant l'école, devant la santé, ce qui induit forcément davantage de dépenses dès lors que les études du fils de la femme de ménage sont gratuites et celles du fils du banquier aussi. 
Une autre remarque s’impose : plus vous entrez dans la mondialisation et plus il faut indemniser les perdants. Si nous voulons affronter ce monde-là, il faut plutôt un peu plus de redistribution qu'un peu moins, sinon la société explose. Mais si les gagnants ne veulent plus payer pour les perdants et que les perdants sont de plus en plus nombreux, les blocages et les tensions se multiplient et l’on va droit vers le protectionnisme. On voit bien que la tension monte. Il nous faut recréer une espérance, et une cohésion. Nous n’y parviendrons pas en laissant l’économie de côté.

Vous avez pu rencontrer Nicolas Sarkozy au cours de ces dernières semaines, une réconciliation politique est-elle envisageable entre vous ? 

Le temps est au débat. Nous avons des divergences politiques. Elles sont légitimes. Cela n’entame pour ma part ni l’amitié, ni l’estime.

A l'occasion d'une conférence de presse tenue ce 9 septembre, vous vous êtes déclaré candidat à l'élection Présidentielle. Quelle est votre démarche ?

Je ne fais campagne contre personne. Mais je vois revenir le régime des partis et les errements de la fin de la IIIème et de la IV République. Les primaires ne font qu’aggraver cette dérive et elles constituent une tentative de holdup sur les élections Présidentielles, et ce, dans un moment particulièrement dramatique. 
Mais tabler sur une élection par défaut du vainqueur de la primaire ne peut pas bien se passer. 
Et le comportement politicien qui consiste une fois de plus à se dire que la priorité est de gagner les élections et que pour le reste, on verra après est irresponsable car celui qui serait élu de cette manière ne pourrait pas gouverner : il n’aurait ni la confiance des Français, ni un vrai mandat.

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