Friday, November 11, 2016

Christophe Guilluy : "Nous allons vers une période de tensions et de paranoïa identitaire"

Chritophe Guilluy géographe et polémisteHier 10 novembre 2016, lors de l'émission politique de F2, consacrée à l'élection de Donald Trump et à ses répercussions possibles en France, David Pujadas et Léa Salamé nous ont offert  les propos de Christophe Guilluy géographe polémique sur les fractures françaises.

 par Saïd Mahrane pour le Point

Que les politiques en campagne, ou sur le point de l'être, jettent au feu leurs programmes devenus obsolètes à peine imprimés. On leur conseille vivement la lecture du dernier livre de Christophe Guilluy, Le Crépuscule de la France d'en haut (Flammarion). Cet essai peut faire office de boussole. Les politiques y verront tout ce qu'ils ignorent sur la France périphérique et tout ce qui explique les raisons de l'abstention et du vote FN. Les responsables de gauche ne sont pas épargnés par le géographe, qui leur impute les ravages du discours sur l'ouverture et le multiculturalisme au sein des classes populaires, lesquelles idées valent toujours pour les autres et jamais pour eux, socialistes et représentants bobos de la France métropolitaine. Entretien.

Le Point.fr : Dans ce livre, vous ringardisez le concept de l'élite au sens classique, c'est-à-dire issue de l'ENA, que Bruno Le Maire voudrait supprimer. Vous insistez davantage sur le rôle néfaste d'une nouvelle bourgeoisie, les bobos, se voulant supérieurs moralement et puissants du fait de leur patrimoine immobilier, de leur mobilité et de leur affirmation culturelle. Expliquez-nous…

Christophe Guilluy : Il n'y a pas de complot, mais il y a des comportements qui sont économiques. Les bobos entendent préserver une position sociale, jouir de leur patrimoine immobilier, conserver leurs revenus et en faire profiter leurs enfants. S'ils peuvent ne pas scolariser leur progéniture dans le collège du coin fréquenté par des immigrés, ils le feront, sans le dire, en contournant la carte scolaire. C'est pour cette raison que je les qualifie de « Rougon-Macquart déguisés en hipster ». Ils adoptent les schémas classiques de la bourgeoisie avec en plus le discours « cool » sur l'ouverture à l'altérité. D'ailleurs, les dindons de la farce ont été les jeunes issus de l'immigration qui ont cru à ce discours de gauche. Ils n'ont pas compris, ou alors tardivement, que c'était le discours de la bourgeoisie. Quand on regarde le degré d'ouverture au PS, dans la presse ou au cinéma, des endroits où l'on prône la diversité, on constate que la dominante est blanche – avec quelques alibis de couleur. Il y a une guerre des représentations qui est terrible. Dans certaines banlieues, les jeunes sont dans une victimisation constante précisément parce que la gauche leur a enlevé la possibilité de penser le rapport de classes. Ils ne savent pas qu'en Picardie un jeune ouvrier, en zone rurale, aussi défavorisé qu'eux, peut travailler dans l'agroalimentaire pour 600 euros par mois. Ils ne le savent pas, car la gauche a réussi à leur faire croire au mythe du « grand méchant Blanc raciste » responsable de leurs maux.

Les bobos ? Des Rougon-Macquart déguisés en hipster

Selon vous, il existe une France périphérique, comme il existe une Amérique périphérique, une Angleterre périphérique… Le rapport aux élites, le niveau éducatif et les fonds culturels sont pourtant différents. Qu'est-ce qui les fédère ? 

Pour les électeurs de Trump, du FN, du Brexit ou de l'AfD en Allemagne, le dénominateur commun est la sortie de la classe moyenne, en dépit, parfois, des différences de niveau de vie. Le sentiment partagé est celui de ne plus être intégré économiquement. Le modèle mondialisé produit les mêmes problèmes territoriaux, culturels et politiques partout dans le monde, avec une fracture entre les métropoles et le reste du pays, qui devient « périphérique ». La petite classe moyenne est devenue la nouvelle classe populaire. On les retrouve dans les petites villes, les villes moyennes, les zones rurales. À tort, certains voudraient opposer le rural à l'urbain. C'est une conception erronée de la fracture, car on peut être urbain à Guéret ou à Montluçon… Toutes ces catégories, ouvriers, petits employés, retraités et paysans, ont désormais un discours commun sur la mondialisation, ce qui n'était pas le cas jusqu'ici. L'ouvrier était opposé au paysan. Le premier votait à gauche, le second à droite. Bref, nous étions dans une partition politique claire. Aujourd'hui, ils vivent là où statistiquement il y a le moins de créations d'emploi. Les notes prospectives montrent qu'il y aura encore plus de concentration de l'emploi dans les métropoles. Par ailleurs, les logiques foncières font que ces Français ne peuvent pas louer ne serait-ce qu'un studio à Paris ou en proche banlieue. Ils restent donc sur place, chez eux, ce qui provoque une sédentarisation de masse.

La petite classe moyenne est devenue la nouvelle classe populaire.

En dépit des injonctions à la mobilité ?
Absolument. Ceux qui bougent vivent dans les grandes métropoles et appartiennent à une France hyper mobile. Le jeune de catégorie supérieure a le choix de bouger à l'étranger ou au sein même de la métropole. Or, une majorité de Français, faute de pouvoir se déplacer, vivent dans le département où ils sont nés. La sédentarisation est effective aussi bien pour les jeunes que pour les actifs ou les plus âgés. Vu d'en haut, on qualifie ce phénomène de « repli ». En réalité, ces classes populaires sont pragmatiques. Initialement, elles n'étaient pas contre la mondialisation ni contre le libéralisme. Dans les banlieues, si le discours de Macron produit des résultats, les jeunes choisiront donc Macron – ce qui ne les empêche pas d'être attachés à l'État providence. Ces Français n'attendent plus le discours politique ou intellectuel pour voir ce qui se passe dans leur vie.

D'aucuns, politiques et journalistes, font en effet état d'un rejet de l'autre au sein de cette France périphérique. Que constatez-vous ?

Cette attitude est celle de ceux qui veulent juste contrôler un environnement, car dans une société multiculturelle l'autre ne devient pas soi, sans pour autant être un ennemi. L'angoisse autour de la question des flux migratoires est intéressante à analyser. Dans les banlieues, on constate l'émergence d'une petite bourgeoisie maghrébine qui vieillit. Parallèlement, il y a une arrivée de Subsahariens dans ces quartiers. On observe une volonté de la part de cette petite bourgeoisie maghrébine de se mettre à l'écart, de ne pas se mélanger. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à le dire clairement aux bailleurs sociaux : ils ne veulent pas vivre à proximité de ces populations subsahariennes. Ce n'est pas du racisme. Il s'agit juste de vivre dans un endroit qui n'est pas en proie à une trop forte instabilité démographique. En plus des difficultés liées à la vie quotidienne, ils ne veulent pas gérer ce qui relève du multiculturel.

Source: lepoint.fr

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