27/10/2019

Islamisme international : qui a réussi quoi (et comment) dans le combat contre l’islam politique agressif ? | Atlantico.fr

Atlantico fait un panorama des luttes contre l’islamisme. Cette idéologie relativement récente, qui a notamment pris racine en Afrique du Nord durant la première moitié du XXème siècle, est-elle possible à contrecarrer grâce à une bonne gouvernance, un Etat providence... ou de la fermeté ?

Atlantico : La France se déchire à propos du port du voile et les divisions par rapport à l'islam politique se radicalisent. Face à un problème qui peut sembler insoluble, des enseignements peuvent être tirés du cas des pays du monde arabo-musulman, touché de manière large par l'islamisme. A l'heure actuelle, avec une influence importante des Frères Musulmans en Tunisie et un mouvement conservateur en Turquie, peut-on trouver des pays musulmans ayant su s'émanciper de l'islam politique ?  

Razika Adnani : Cette situation que provoque le port du voile est en effet préoccupante et inquiétante. Tout d’abord pour la femme étant donné que le port du voile soumet la femme à une pratique discriminatoire, patriarcale qui n’est pas digne de la France, de ses valeurs et de son histoire. Ensuite parce que le voile est un moyen de lutte politique qui a déjà des conséquences très négatives sur la situation de la femme notamment dans les quartiers à forte concentration musulmane. Beaucoup de femmes sont prise au piège par un discours qui leur dit : tu te voiles, tu es avec nous. Tu ne te voiles pas, tu es contre nous, ce qui est grave pour leur liberté et leur sécurité.

Cette situation est préoccupante et inquiétante pour la France également car comme vous dites, elle divise les Français, car le voile est devenu un moyen de combat politique. Vous savez si on revient à la théologie musulmane, le voile n’est ni un principe fondateur de l’islam ni un principe de la pratique de l’islam. Les principes fondateurs de l’islam sont la foi en l’existence d’un Dieu unique, la prophétie de Mohamed et la sacralité du Coran. Les principes de la pratique de l’islam sont la prière, l’aumône, le hadj et le jeûne. Autrement dit, selon la théologie musulmane, le port du voile n’est en rien une preuve d’une quelconque islamité de la personne d’autant plus qu’aucun verset n’impose explicitement la dissimulation des cheveux de la femme D’ailleurs il existait avant l’islam et on le retrouve dans d’autres cultures méditerranéennes.

Si le voile a pris autant d’importance, c’est parce d’une part, il est un symbole de la domination et du pouvoir des hommes sur les femmes. Voilà pourquoi les hommes musulmans sont les premiers à réagir dès lors que la question du voile est posée pour le défendre. D’autre part, le port du voile renvoie aux traditions et au conservatisme et l’islam politique est un conservatisme étant donné que son objectif consiste à établir une société conforme aux règles de l’islam et surtout au modèle des premiers musulmans. Ainsi si les musulmans qui sont dans le combat politique tiennent autant au port du voile, c’est parce qu’il représente pour eux un indice important de la réussite de leur mouvement politique. `Autant les femmes se voilent autant elles manifestent leur soumission au conservatisme.
Il y a aussi le fait que comme tout projet politique, l’islam politique ne s’exerce pas dans l’espace privé, mais dans l’espace public. De ce fait une femme voilée est plus efficace pour leur cause que 1000 hommes qui prient dans la mosquée ou qui jeûnent. Les hommes qui font la prière à la mosquée sont entre eux et dans un espace plutôt privé et le jeune ne se voient pas forcement sur les visages dans la rue. Alors que le voile est visible dans l’espace public et une femme voilée va partout avec son voile. Voilà, pourquoi le port du voile est important pour l’islam politique.

Quant à votre question, y a-t-il des pays musulmans qui ont pu s’émanciper de l’islam politique ? La situation politique et sociale de ces pays montre que non et cela pour deux raisons :
Parce que l’islam tel que la grande majorité des musulmans le conçoivent ne sépare pas le politique du religieux ou le spirituel du temporel. D’ailleurs les musulmans se sont très tôt posés la question de la définition de l’islam pour savoir s’il était une spiritualité seulement ou une spiritualité et une pratique sociale ? Pour savoir si être musulman consistait à avoir la foi seulement ou avoir la foi et se soumettre aux règles de la société musulmane ? Dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, j’ai présenté cette question de la définition de l’islam et du musulman comme la deuxième question principale de la pensée musulmane vu l’influence qu’elle a sur l’histoire de l’islam, sur ce qu’il est devenu et sur la manière d’être musulman.

Les musulmans ont fini par trancher pour un Islam qui est une spiritualité et une organisation sociale y compris les soufis qui ont revendiqué un islam spirituel. même s’ils ne sont pas dans le combat politique, ils sont finis eux aussi par reconnaître la charia comme partie intégrante de l’islam. Ainsi, pour la très grande majorité des musulmans l’Islam ne peut se réaliser sans sa dimension sociale.
Cela ne signifie pas que tous les musulmans sont dans un combat politique pour la réalisation de cette dimension sociale et politique de l’islam. Cependant, L’islam politique, celui qui est dans l’action politique, lui se fonde sur cette conception de l’islam pour convaincre les musulmans que d’avoir la foi ne suffit pas pour être musulman et qu’il faut se soumettre également aux règles de la société musulmane et que l’islam est religion et État. Il leur rappelle que le prophète était également un homme d’État. En effet, l'expérience réelle vécue par le Prophète lui-même à Médine montre qu’il était également un homme d’État. Les musulmans qui sont tous attachés à l’idée que la période prophétique est celle qui représente le vrai islam. Beaucoup finissent donc par se laisser convaincre par l’islam politique.

Enfin les pays musulmans qui revendiquent cet islam politique conservateur et rigoriste ont eu des moyens financiers qui leur ont permis de diffuser leur conception de l’islam. Trois éléments qui ont fait avorter le projet de sécularisation des société musulmanes.

 Si on passe en revue les stratégie étatiques pour lutter contre l’islamisme, notamment en Afrique du Nord, est-ce que celles qui cherchaient à resserrer l’étau de manière forte ont fonctionné ? Par exemple les politiques de Bourguiba, de Nasser ou d'Atatürk?

Kader Abderrahim : Non ça n’a pas fonctionné, car c’était des dictatures ou des régimes autoritairesÇa ne marche jamais, on le voit à l’oeuvre depuis un siècle maintenant en Egypte, puisque la confrérie des frères musulmans a été créée vers 1920 et la gestion essentiellement militaire ou sécuritaire n’a pas fonctionné: un siècle après, ils sont toujours là, présents. Loin d’avoir été éliminés ils constituent aujourd’hui des alternatives politiques au régime en place, à des régimes autoritaires ou dictatoriaux. C’est le cas en Egypte, en Tunisie, et dans beaucoup d’autres pays. S’il y avait des élections, ce serait probablement le cas aussi en Syrie. Et en Irak, etc. On pourrait multiplier les exemples.

La meilleure manière de lutter contre l’islam politique - je ne parle pas du terrorisme, qui est autre chose - c’est précisément d’avoir une bonne gouvernance, de garantir les libertés fondamentales, de renforcer l’état de droit, et de faire en sorte que la population connaisse des bienfaits sociaux qui lui permettent d’envisager autre chose comme alternative politique que celle exclusive des islamistes comme on le voit un peut partout aujourd’hui dans le monde arabe. Il faut se rendre à l’évidence, c’est un échec sur toute la ligne, partout. Je ne parle pas des états du Golfe, ou de l’Iran, qui sont des théocraties, avec lesquelles nous avons, nous européens, français, de très bonnes relations.

Lutter contre l’islamisme suppose premièrement d’avoir de véritables démocraties, et deuxièmement de pouvoir dire, par exemple « la Tunisie est un état de droit », ce qui n’est pas encore tout à fait le cas. Mais c’est en progrès, il faut encourager, soutenir cette démarche. Enfin, troisièmement, il faut que nous sortions de nos contradictions diplomatiques, qu’on refuse d’avoir des relations avec des états comme l’Arabie Saoudite, les Emirats, qui propagent le wahhabisme, la doctrine la plus radicale et rétrograde de l’Islam. C’est une vision très fermée. Il faut que l’on soit clairs et ferme sur nos valeurs, nos principes. Aujourd’hui ce n’est pas le cas.

Alors que le XXème siècle a vu apparaître un mouvement de forte sécularisation des sociétés musulmanes, comment expliquer ce retour à un islam particulièrement rigoriste ?

Razika Adnani : En effet la sécularisation des sociétés musulmanes était l’une des revendications du mouvement de la nahda, ou de la renaissance, que le monde musulman a connu à la fin du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle alors que nous constatons aujourd’hui que c’est plutôt une vision de l’islam particulièrement traditionaliste qui s’impose. Cela constitue une preuve de l’échec de la nahda.

Je peux expliquer cela par plusieurs raisons. La première : Les politiciens et les intellectuels du 19e et du début XXe siècle qui avaient le projet de séculariser les sociétés musulmanes avaient posé une question qui était très importante pour leur mouvement : pourquoi les musulmans sont-ils en retard et pourquoi l’Occident est-il avancé ? C’est donc une question qui exprimait un désir de sortir du sous-développement ce qui leur avait donné une certaine légitimité auprès des populations et cela malgré la riposte des conservateurs c’est-à-dire des docteurs de la religion. C’était en quelque sorte la fin qui justifie le moyen. Le contexte politique et géopolitique de l’époque était donc du côté des laïques même s’ils n’ont pas pu se libérer totalement du conservatisme et de la vision de l’islam inséparable de sa dimension sociale et politique reste dominante. Hormis la Turquie aucun pays musulmans n’a déclaré la séparation du politique et du religieux. Cependant l’échec des politiques menées dans ces pays, le colonialisme, le problème de la Palestine, la défaite des pays arabes dans leur guerre contre Israël tous ces éléments ont permis la revanche des docteurs de la religion sur le courant laïque. Les populations musulmanes se sont détournées des laïcs et des démocrates cherchant un réconfort dans le discours des conservateurs qui profitaient de cette occasion pour les convaincre que la cause de l’échec des musulmans était due à leur éloignement de vrai islam celui des premiers musulmans.
La deuxième : Pour garder leur pouvoir, les dirigeants des pays musulmans ont accordé des concessions aux conservateurs pour les avoirs de leur côté, ne pas s’exposer à l’accusation d’être athées ou ennemis de l’islam et pour conforter les peuples dans leurs certitudes. Ils leur ont ainsi livré l’école et les moyens de communications. Tout cela a contribué à la réislamisation à grande échelle des sociétés musulmanes. En Algérie par exemple, dans les années 80, l’État a mis à la disposition des prédicateurs islamistes el qaradaoui et Mohamed el ghazali, tous deux membres de la confrérie des frères musulmans, la télévision nationale pour s’adresser aux Algériens.

La troisième : les laïcs et les démocrates eux aussi avaient leur responsabilité dans l’échec de leur mouvement, car pour la plupart, s’ils défendaient les nouveaux principes politiques, ils cherchaient les preuves du bien-fondé de leur positions et de leurs idées dans le passé. Ils tenaient à rappeler qu’ils n’étaient pas dans l’innovation, mais qu’ils étaient au contraire sur la voie des premiers musulmans. Autrement dit, s’ils défendaient des idées nouvelles et des principes politiques nouveaux, ils restaient attachés à l’épistémologie salafiste. Le savoir des salafs demeurerait pour eux aussi le critère de vérité. ils ne se sont pas libérés de la peur de toute réflexion libre. Comme disait Averroès, chacun des deux parties prétendait être celle qui est sur la voie des premiers musulmans. Alors que sur le terrain des conservateurs, ces deniers sont les plus fort. Ils rappelaient que le prophète n’avait pas séparé la politique de la religion lorsqu’il était un Médine et que dans le coran plusieurs versets ont une portée sociale et politiqué. Le discours des conservateurs est apparu pour les musulmans plus convaincant, l’histoire était de leur côté. Les réformistes musulmans, les modernistes sont encore aujourd’hui incapables de se libérer de l’ancienne théologie qui fait qu’ils ne peuvent pas assumer leur discours et de ce fait convaincre les musulmans.

Au-delà des influences de pays comme l'Arabie Saoudite, le Qatar ou l'Iran, quel contexte permet aux islamistes de s'imposer au sein des sociétés ?

Razika Adnani : Au-delà des moyens financiers dont disposent les pays qui font la promotion d’un islam politique et d’une vision traditionnelle de la société musulmane, les musulmans qui sont dans l’action politique, trouvent, comme je viens de le dire, dans les fondements de la pensée musulmane ce qui donnent de la force et de la légitimité à leur discours. Ces fondements, qui sont des principes et des théories, auxquels les musulmans y compris ceux qui se veulent modernistes tiennent ou n’arrivent pas à se libèrer ce qui n’a pas permis une réforme véritable de l’islam. Les musulmans n’ont pas encore réussi le projet des intellectuels de la Nahda celui d’adapter l’islam à la civilisation moderne. La conception de l’islam la plus partagée est celle qui remonte à ses premiers siècles. C’est pour cela, que je dis qu’une véritable réforme de l’islam est aujourd’hui non seulement une question de nécessité mais de responsabilité.

L’absence d’Etat Providence est-elle une caractéristique commune des contextes dans lesquels se sont développés des mouvances islamistes?

Kader Abderrahim : Il n’est pas nécessaire d’être un Etat Providence pour se prémunir contre l’islamisme. La Tunisie n’était pas un Etat Providence. Dès l’indépendance en 1956 elle s’est tournée vers une forme de modernisme social et juridique, puisqu’elle a notamment octroyé aux femmes des droits. Toute la société tunisienne a accepté cela comme étant un bien public, collectif. Plus il y a de progrès dans la société, plus la société peu collectivement se féliciter des droits reconnus, ce qui est important.

Le contre-exemple à cela est l’Algérie, le pays-voisin. Depuis la fin des années 1970, le début des années 1980, il y a eu des dérives de la part de l’état, qui a accepté de se faire violenter par un courant rigoriste dans la société, qui est devenu un courant islamiste. Ils ont été confrontés aux dérives que l’on connait: le processus électoral, l’annulation des élections, le pays qui bascule dans une guerre fratricide, et un pays qui a encore aujourd’hui beaucoup de mal à se remettre de ce trauma collectif. Des actes terribles ont été commis, et l’amnistie de 1999 interdisait de par la loi les années de braise, les années de terrorisme. Comment un peuple peut-il dépasser ce trauma ancré en lui s’il ne peut jamais l’évoquer? Si les tortionnaires, les assassins ne sont jamais déferrés devant la justice? On a l’exemple de l’Afrique du Sud pour cela: l’Afrique du Sud n’a pas dit qu’on prendrait à des crochets de bouchers tous les blancs qui ont commis des crimes durant les années de l’apartheid, il y a eu une catharsis collective. Tout le monde pouvait venir s’exprimer, certains ont reconnu leurs crimes. Il n’y a pas de réconciliation sans justice. L’Algérie ne s’est pas réconciliée avec elle-même malheureusement.

Vous avez mentionné l’Iran, aujourd’hui une théocratie. Aujourd’hui le Shah d’Iran reste dans les mémoires comme un dirigeant qui n’a pas su mesurer l’ampleur de l’islamisme dans son propre pays. Est-ce que cette réputation est méritée, ou le tournant était-il vraiment inattendu? 

Kader Abderrahim : Le Shah d’Iran et ceux qui vivaient autour de lui, qui détenaient le pouvoir, se sont constitués et enfermés dans leur cercle. La société réelle iranienne était perçue par les dirigeants comme hostile, globalement, un magma, un tout sans aucun discernement, aucune nuance. C’est cela qui a provoqué l’aveuglement du Shah et de son entourage. Personne, même ici en France (nous abritions alors l’ayatollah Khomeini), personne ne savait ce qui allait se produire dans ce pays. Ça s’est reproduit après, dans le monde arabe et dans le monde musulman. La progression des islamistes, qui petit à petit on grignoté des espaces, puis sont devenus une force politique très importante et incontournable, éclate à la figure de tout le monde aujourd’hui. Ceux qui travaillent dessus depuis longtemps, les chercheurs, les universitaires, savent que c’est un fait depuis très longtemps, c’est une réalité incontournable, même si elle n’est pas indépassable. Ils faut composer avec eux. Pour cela il faut à tout prix éviter uniquement la répression. Evidemment quand il y a de la violence, du terrorisme, il faut que l’Etat soit extrêmement ferme. Sur le reste, que peut-on faire? Les gens vont voter, comme c’est le cas au Maroc ou en Tunisie, en Egypte, où il y a eu un coup d’état contre un président élu démocratiquement. La répression contribue à véhiculer le discours des islamistes qui disent: « vous voyez, on nous parle de la démocratie, mais ceux qui en parlent ne respectent pas leurs propres principes ».

Quels enseignements pourrait tirer la France des cas historiques de lutte contre l'islamisme, pour lutter contre cette idéologie de manière efficace et démocratique?

Kader Abderrahim : Dans la mesure où il n’y a pas de démocratie dans le monde arabe et où il n’y a pas d’état de droit, la réponse est difficile. Après on peut nuancer, et prendre l’exemple du Maroc. C’est un pays dans lequel les islamistes du Parti de la Justice et du Développement ont deux fois de suite gagné les élections. Ils sont sociologiquement et politiquement majoritaire dans le pays et dirigent le gouvernement. Ils sont aux affaires, à eux de faire la démonstration qu’ils ont la compétence pour gérer un état, administrer un pays, apporter à leur population du bien être. Mais le Maroc est un cas particulier: même avec cet islam politique vigoureux, il y a une gestion sécuritaire de l’islamisme, car on ne veut pas vider le pays du tourisme. En effet, contrairement à l’Algérie, il n’y a pas de ressources naturelles. Les marocains le comprennent et veulent éviter d’avoir des attentats pour préserver les recettes de l’Etat. Enfin, le Maroc a une autre particularité: le monarque est un descendant direct du prophète, comme le roi de Jordanie. C’est un bouclier: il dit les normes en matière de religion et il dit les limites. Cela compte beaucoup au Maroc et est très important pour lutter contre l’islamisme.

C’est un élément qui manque en France. En effet, il faut qu’il y ait quelqu’un qui soit une personnalité capable de s’exprimer pour les musulmans français, pour les citoyens français qui se reconnaissent dans l’islam. Cela faciliterait considérablement les choses pour tout le monde: pour les citoyens français de confession musulmane et pour l’Etat. L’Etat pour le moment n’a pas d’interlocuteur. Avec qui discute-t-on, comment fait-on? Quand il y a de grandes cérémonies les musulmans ne sont jamais visibles, parce qu’ils ne sont pas conviés, mais on va inviter qui? On peut inviter le président du CFCM, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, etc. Mais on sait bien que ce sont des personnages très contestés et qui sont minoritaires. La France a intérêt à avoir un interlocuteur incontesté, une personnalité capable de dire la norme. Je vais plus loin: la France est une chance pour l’Islam car c’est un espace démocratique et parce que c’est un état de droit. Tout le monde peut penser librement, s’exprimer librement, y compris sur le thème de la religion. Un musulman français peut dire: « je ne partage pas ça, je ne suis pas d’accord avec ça ». Par ailleurs c’est une manière de favoriser la réforme au sein même de l’islam. La France peut aussi avoir un rôle pour l’Islam dans le monde: elle est le pays d’Europe occidental qui habite le plus grand nombre de musulmans qui sont des citoyens. Il faut que l’Etat français cesse de voir uniquement les divisions dans l’islam, et aille vers ceux qui travaillent sur ces questions sur le terrain. Dans plusieurs mosquées en France, les imams sont des femmes. Ce qui est impensable dans le monde musulman, mais c’est possible en France car on est dans un espace de droits. Cela permet de favoriser la réforme de l’islam, apporter un autre regard, celui du XXIème siècle et non du VIIème siècle.
Pour revenir au Maroc brièvement, la France s’appuie beaucoup sur la formation des imams issue du modèle marocain, ce qui est un bon exemple.

En Europe, il est difficile de trouver des modèles pour la France car, ailleurs en Europe, on ne retrouve pas le même cas de figure où l’Etat est neutre, où la laïcité est un fait politique et juridique. La France est un pays à part: les autres états européens ne sont peut être pas confessionnels, mais il n’y a pas de séparation. Dans les faits, les dirigeants politiques en Europe occidentale n’utilisent jamais le vecteur religieux, mais la France est le seul exemple qui ait théorisé la séparation entre l’église et l’Etat.

La laïcité est une formidable liberté, il faut que tout le monde en profite, y compris les musulmans. Pour le moment ce n’est pas entièrement le cas, même s’il y a une majorité de musulmans français qui vivent de manière paisible leur condition. Il faut qu’il y ait de la fermeté sur les principes, le droit, la loi, et en même temps que l’Etat fasse son travail.

Razika Adnani : Il est certain que ce que traverse la France aujourd’hui rappelle parfaitement ce qu’ont traversé les pays du sud de la méditerranée dans les années 80 et 90.
Comme je l’ai dit dans plusieurs de mes interventions, le fondamentalisme et l’islamisme qui secouent l’occident ne sont que les prolongements de ceux qui ont frappés et frappent les pays musulmans ; ils n’ont fait que traverser la méditerranée pour s’implanter en Europe et en France en particulier.

Dans ces pays musulmans du sud de la méditerranée, les islamistes, en se présentant comme ceux qui portaient un système juridique et une organisation sociale plus légitimes car sacrés, ont réussi à faire reculer le droit et par conséquent à affaiblir les États. Ces derniers leur ont livré la société ce qui explique en grande partie le retour aux normes traditionnelles. Le recul du droit devant les normes traditionnelles a mis fin à tous les efforts de modernisation des sociétés musulmanes avec tout ce qu’implique comme problèmes sociaux politiques.

Aujourd’hui, les Algériens revendiquent un État de droit. ils sont convaincus que seul un État de droit, c’est-à-dire un État où le droit est fort et au-dessus de tous peut les protéger, leur garantir leur droits et leur sécurité. Ce qui explique pourquoi les revendications du peuple algériens sont d’ordre totalement politique.

L’enseignement que la France doit tirer de ce qu’ont connu ces pays musulmans, réside dans la nécessité de veiller à ce que le droit reste fort, qu’il ne recule jamais devant le droit religieux quel que soit le prétexte ou devant les revendications communautaires. Non seulement, parce que c’est à l’État de veiller sur le bon fonctionnement de l’espace public pour le bien-être de tous, mais aussi par ce que la France est un pays multiconfessionnel et il est impossible lorsqu’il s’agit de l’intérêt de l’État et du bon fonctionnement de l’espace public, que chacun impose ses propres règles.

Dans un article que j’ai publié dans le monde l’année dernière, j’ai dit que le rôle de l’État était de protéger la laïcité pour garantir sa stabilité sociale et politique. La Laïcité qui ne fait pas de concession au sujet de l’égalité femme-homme, celle qui respect les religions à condition que celles-ci ne causent pas de trouble dans l’ordre public et cela pour l’intérêt de tous les français sans distinctions.

Source Atlantico avec  Razika Adnani  et Kader Abderrahim

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