20/06/2020

« Lorsque l'État n'est pas à la hauteur, la déception est immense » - Le Point

Les sondeurs de l'Ifop Jérôme Fourquet et Marie Gariazzo publient, en partenariat avec Le Point et la Fondation Jean-Jaurès, En immersion (Seuil), compte rendu méticuleux des humeurs et interrogations des Français pendant le confinement. Voici la suite de notre entretien, dont la première partie est à lire ici.

Le Point : Le monde de l'entreprise sera-t-il épargné par les tensions sociales post-confinement que l'on commence à voir émerger dans la société ?
Marie Gariazzo : Dans les entreprises, on voit que la plupart des salariés ont le sentiment d'avoir joué le jeu d'emblée, que ce soit en fournissant des efforts supplémentaires, en acceptant le chômage partiel, les congés imposés, ou en travaillant dans des conditions parfois difficiles, sans jamais poser la question des contreparties. Mais plus on a avancé dans le confinement, plus le sujet des efforts partagés s'est imposé. Aujourd'hui, il apparaît nettement que les entreprises vont devoir jouer le jeu elles aussi, notamment sur la question des dividendes.
Jérôme Fourquet : La question de la reconnaissance symbolique accordée aux « premiers de tranchée » est centrale. La grande distribution a très rapidement annoncé mettre en place une prime pour ses salariés… avant d'en réduire le périmètre. Avec la crise économique qui est là, les marges de manœuvre se réduisent dans les entreprises et la situation risque de se crisper. Il y aura, d'un côté, les salariés qui estimeront avoir joué leur peau en fournissant des efforts sans être payés en retour, de l'autre, des entreprises qui vont en demander plus pour sauver des emplois… Cela a déjà commencé dans des entreprises réputées pour être socialement dures, comme Ryanair, qui laisse le choix à ses employés entre baisser les salaires ou des licenciements collectifs. On peut aussi s'attendre à voir augmenter la pauvreté. Lors de la mise en place du chômage partiel, certaines entreprises ont compensé la perte de 15 % de revenus de leurs salariés. Mais certains salariés au smic se sont retrouvés avec une baisse significative de leurs revenus déjà assez bas. Même si le filet social français amortit le choc, l'avenir s'annonce tendu et inégalitaire. On s'en rend compte au fur et à mesure que l'État retire la péridurale…
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Le grand basculement culturel semblait porter sur le télétravail présenté comme un nouvel affranchissement. Mais là aussi, on sent qu'on touche aux limites du modèle…
Marie Gariazzo :
Le télétravail n'a pas été une libération pour tout le monde, je pense en particulier aux couples avec enfants qui ont diversement apprécié l'expérience… La pratique du télétravail pourrait se renforcer dans les entreprises, notamment pour économiser des mètres carrés. Le risque, c'est d'entraîner l'émiettement du collectif.Vous avez pu mesurer les effets de la peur sur l'opinion. La peur est une émotion ambivalente en politique. Elle se révèle efficace pour faire rester les gens chez eux, mais contre-productive dès lors qu'il s'agit de les en faire ressortir…
Jérôme Fourquet : Ce ressort a effectivement très bien fonctionné et continue d'être puissant. Dans une étude que nous avons publiée avec No Com, on voit que 80 % des Français considèrent aujourd'hui que les conséquences économiques et sociales de la mise à l'arrêt du pays constituent la principale menace, contre 20 % qui estiment que c'est le Covid-19. Pour autant, 55 % des Français considèrent qu'il faut privilégier le respect scrupuleux du principe de précaution, quitte à retarder la reprise économique. On constate dans nos enquêtes de vraies tensions sur la question du droit de retrait pour raisons sanitaires. Il y a aussi l'existence d'une peur très forte de la part des parents qui hésitent beaucoup à remettre leurs enfants à l'école. On voit que seuls 20 % des enfants avaient repris début juin.
On peut s'attendre à voir augmenter la pauvreté.
Marie Gariazzo : La peur s'est transformée au cours du confinement. Au début, tout le monde pensait qu'il s'agissait d'un virus qui n'était dangereux que pour les personnes âgées ou à risque, mais, au fil du temps, avec l'apparition de cas et de complications dans toutes les tranches d'âge, tout le monde s'est senti concerné et s'est replié sur la sphère privée et familiale. On a eu beaucoup de verbatim de parents et de grands-parents qui rêvaient de revoir leurs enfants et leurs petits-enfants. Ça ne ressemble pas exactement à une guerre des générations.
Quel a été pour vous le sujet le plus clivant dans l'opinion ?
Marie Gariazzo : Ce qui a le plus choqué les gens, c'est le respect inégal des gestes barrières. Au début, il y avait l'idée que tout le monde faisait bloc, mais très rapidement, dans tous les témoignages, on a vu apparaître une forme de méfiance à l'égard de « ceux qui dévalisaient les rayons », « ceux qui ne respectaient pas les règles », l'autre est devenu une source de méfiance. L'espoir que le collectif l'emporte n'a pas résisté au repli individuel. La défiance à l'égard des autres a augmenté.
On a eu l'impression, pendant le confinement, que l'opinion semblait prête à bouleverser l'ordre social… C'était une illusion ?
Jérôme Fourquet : On voit qu'il y a des publics qui ont été sincèrement touchés par ce qui s'est passé et qui ont adopté des comportements plus empathiques que d'habitude, notamment à travers des dessins d'enfants sur les poubelles ou la façon de s'adresser à une caissière. L'idée d'un retour de la bienveillance peut sembler un peu fleur bleue, mais elle est là. Pour autant, regardez les photos de la pelouse des Invalides après un pique-nique, vous comprendrez que certains ont quand même encore dans l'idée qu'il y aura toujours des larbins pour nettoyer les reliefs de leurs agapes. Ce type de comportement traduit surtout une société très consumériste et qui le restera. Certaines habitudes se sont installées pendant le confinement, comme la livraison à domicile, ce qui renforcera mécaniquement des rapports sociaux très inégalitaires.
Cette communauté a aussi été l'occasion de vérifier l'existence d'une frange de la population qui a complètement décroché de la politique et est très perméable aux théories du complot…
Jérôme Fourquet : Il y a effectivement des gens qui sont en défiance et qui n'attendent plus rien des institutions. La défiance touche le pouvoir politique, mais aussi les médias. C'est une précision importante, car c'est cette défiance à l'égard des médias traditionnels qui alimente les mécaniques complotistes et pousse certains à croire que s'informer par soi-même permet de découvrir « ce qu'on nous cache ». Dans cette logique de désaffiliation, rien de ce qui vient d'en haut n'est plus digne de confiance. La question des masques, les interrogations quant au statut contaminant des enfants… Tout revirement politique ou scientifique alimente une forme d'autonomisation chez ceux qui décident de se faire leur propre opinion. Là encore, cette crise a fait office de révélateur. Tout événement majeur crée instantanément son propre récit complotiste. Et c'est souvent le même public qui les achète ! Que l'on parle des chemtrails ou de grands complots, le public séduit par ces récits est le même. Sans doute ont-ils été renforcés dans leurs visions par cette crise…
Force est de constater que ce confinement n'aura pas révolutionné les équilibres en matière de déséquilibres entre les sexes dans notre société.
Les débats à n'en plus finir sur les travaux de Didier Raoult sont à cet égard assez polarisants…
Jérôme Fourquet : La sphère complotiste a reçu de nouveaux renforts à l'occasion de divers couacs médiatiques, comme les polémiques autour de Didier Raoult. Dans la communauté, on a vu qu'une moitié des participants se disait peu compétente sur cette question et n'émettait aucun avis. Chez les autres évidemment, les positions étaient beaucoup plus polarisées. Les clivages préexistants se sont instantanément remis en place, c'est fascinant. Il faut dire que le professeur Raoult est doué pour jouer avec ces codes-là, il a su envoyer le bon message aux bonnes personnes. Ça a parfaitement fonctionné : tous ceux qui étaient anti-Gilets jaunes ont très vite reconnu chez Didier Raoult tout ce qu'ils exécraient…
Vous citez le cas d'une jeune femme qui raconte « la fin d'un mensonge entre moi et moi-même » sur la répartition assez inégale des tâches ménagères dans son couple. Elle se rend compte que son compagnon, présent et désœuvré, ne l'aide pas davantage. Comment ce confinement a-t-il servi de révélateur aux déséquilibres entre les sexes dans notre société ?
Marie Gariazzo : Pour différentes raisons, cette crise pose la question de la place des femmes dans la société, notamment parce que la « ligne de front » était majoritairement constituée de professions très féminisées : infirmières, caissières, couturières… On a aussi assisté au réveil de violences conjugales ou à la prise de conscience de la double charge de travail de celles qui télétravaillent en essayant de gérer leurs enfants… Force est de constater que ce confinement n'aura pas révolutionné les équilibres en la matière. Est-ce que cela débouchera sur une meilleure prise en compte de la femme dans la société ? Je l'espère, mais je n'en suis pas certaine.
Le « monde d'après » ressemblera donc beaucoup au « monde d'avant » ?
Jérôme Fourquet : La question, c'est de savoir si cette crise va changer l'axe de la société française… Et sur cet aspect-là, nous sommes un peu pessimistes. On peut supposer sans prendre trop de risques que l'on va rester sur le même modèle, avec la consolidation de comportements, comme la consommation bio ou locale, mais, pour l'essentiel, on mise davantage sur le statu quo et la capacité d'oubli. Regardez comment les chaînes d'info en continu ont hiérarchisé leurs sujets le jour des annonces d'Édouard Philippe. La réouverture des terrasses arrivait bien avant les 800 000 chômeurs en plus…
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C'est quand même une situation paradoxale, on attend tout de l'État, mais on lui oppose une défiance totale qui va jusqu'à l'empêcher d'agir…
Jérôme Fourquet : C'est le cœur du problème, lorsqu'un État promet la protection de ses citoyens et ne se montre pas à la hauteur des enjeux, la déception est immense…

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