20/06/2020

Michel Onfray : «Comment la philosophie peut nous aider à traverser cette épreuve»

En ces jours éprouvants pour tous, quels grands esprits conseillez-vous de lire? Quels penseurs lisez-vous vous-même actuellement?
Michel ONFRAY. - Pour penser la question du coronavirus, le mieux est d’avoir recours à Nietzsche, notamment à sa méthode généalogique. Le philosophe allemand aide en effet à penser la question des causalités dans une époque qui aime tant activer les catégories de la pensée magique. Les versions complotistes font rage, les lectures religieuses également: une invention du capital pour faire des bénéfices, une création des Américains pour supprimer la suprématie chinoise, voire un projet chinois, mais également, version du frère de Tariq Ramadan, une punition divine à cause du dérèglement des mœurs de notre époque, le délire ne manque pas. La philosophie aide à activer les causalités rationnelles construites par les philosophes atomistes, matérialistes et épicuriens de l’Antiquité.


Quant aux auteurs à lire, c’est sans conteste vers la philosophie antique romaine, qui était une école de sagesse pratique existentielle, qu’il faut se tourner. Je songe à Plutarque et Lucrèce, Musonius Rufus et Sénèque, Marc Aurèle et Cicéron. Autrement dit: aux épicuriens et aux stoïciens.
Cet événement est révélateur de la nature humaine: incivisme, égoïsme, pillage parfois, mais aussi solidarité, abnégation… La philosophie nous aide-t-elle à comprendre ces réactions?
Sous l’influence des penseurs de la déconstruction, eux-mêmes issus des déterminismes marxistes puis freudiens, contre toute bonne logique, voire tout bon sens, la tendance lourde est actuellement à la négation de la nature humaine! Or, elle existe. Qu’on lise ou relise tout simplement La Fontaine, ou bien les moralistes français du Grand Siècle, le XVIIe, que sont La Rochefoucauld ou La Bruyère. Tout s’y trouve dit. L’épidémie ne nous apprend rien que le fabuliste français ne nous ait déjà enseigné - un fabuliste qui, ça n’est pas un hasard, avait pris ses leçons notamment chez le grec Ésope et le romain Phèdre, voyez, on y revient!
Dans le cadre de ma Brève encyclopédie du monde, je travaille à un gros livre pour réhabiliter la nature humaine, Anima, livre qui ne manquera pas d’inviter à lire Darwin, qui nous rappelle, ou nous apprend, c’est selon, que nous sommes… un singe! À ne jamais oublier si l’on veut éviter d’errer philosophiquement!
Vous avez toujours défendu une philosophie pratique, en particulier romaine. Que nous dit-elle d’utile à propos de la souffrance?
Que soit elle est très violente, alors elle nous emporte, soit elle ne l’est pas tant, alors on peut agir sur elle car elle est une représentation sur laquelle la volonté a du pouvoir. Disons-le autrement: je n’ai pas le choix d’être malade, mais j’ai le choix, en étant malade, de ne pas concéder à la maladie plus qu’elle ne prend déjà. La volonté ne peut pas tout, mais elle ne peut pas rien, car elle peut beaucoup. Dans une époque où la volonté n’est plus enseignée et où l’on recourt à des béquilles - médicaments, antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères, tisanes, huiles essentielles, homéopathie, coachs, psys, conseillers en développement personnel… - il faut rappeler que le vouloir est une puissance qui se construit comme un outil efficace et performant.

Et que dit la philosophie romaine de la mort?
Que si elle est là, on n’y est plus et que si on est là, elle n’y est pas encore. Elle aussi est une représentation. Sa réalité est un moment assimilable à un genre de glissement qui n’est pas désagréable - voyez ce qu’en dit Montaigne quand il raconte son accident de cheval dans les Essais - mais la souffrance qu’elle induit relève de l’idée qu’on s’en fait. On meurt en quelques secondes alors qu’on peut passer une longue vie de plusieurs décennies à pourrir son présent avec la crainte de la mort. Il faut donc la penser comme à venir, comme avenir aussi, et la laisser là où elle est. Dans les minutes où elle viendra, il sera bien assez temps de composer avec: il restera cette idée que, tant qu’elle n’est pas vraiment là, on est toujours là, vivant et qu’il faut en jouir comme d’un premier matin du monde.
La morale romaine est aussi une morale du courage. Cette crise fait-elle apparaître une morale du courage et peut-être aussi de la lâcheté?
Il est bien évident que le courage et la lâcheté trouvent en ces temps terribles des occasions de se manifester. Le courage est rare mais il est incroyablement répandu chez les personnels soignants qui constituent une armée de gens qui montent tous les jours au front sans armes et sans casques, sans moyens de se défendre, alors que les balles sifflent en quantité là où ils se trouvent. Pour la lâcheté, elle peut se comprendre - nul n’est tenu d’être un héros, mais ajoutons que chacun peut au moins essayer.
Ce sont des questions que vous vous êtes posées tout au long des drames de votre vie et plus particulièrement à la suite de votre AVC. Qu’avez-vous lu lors de ces moments difficiles?
À chaque fois, ce fut Marc Aurèle. J’avais les Pensées pour moi-même dans le treillis de mon vêtement militaire le temps que j’ai passé dans l’infanterie de marine, je l’ai eu dans ma chambre d’hôpital quand j’ai fait mon infarctus à l’âge de 28 ans. Je l’avais souvent avec moi dans les couloirs de l’hôpital où j’ai accompagné pendant dix-sept ans ma compagne qui est morte d’un cancer. Et quand j’ai fait mon AVC, il y a deux ans, j’ai demandé qu’on me l’apporte. Mais j’étais tellement hors-service que je ne pouvais pas lire. J’ai donc écouté sur mon iPhone une lecture des Pensées effectuée par je ne sais plus quel comédien. J’avais le téléphone posé sur mon thorax dénudé, je fermais les yeux et j’écoutais Marc Aurèle me parler…
L’écriture a sans doute été également un refuge. Est-ce un exercice que chacun peut pratiquer?
Oui je crois. Dans ce temps de long confinement qui nous est imposé, on peut en effet pratiquer la lecture d’un de ces auteurs romains dont je vous ai parlé - les Lettres à Lucilius, par exemple, de Sénèque - en s’accompagnant d’un cahier sur lequel on peut synthétiser ses notes de lecture dans une couleur et les commenter dans une autre - pour soi-même. C’est ainsi qu’on entre dans l’intimité du texte, qu’on apprend à synthétiser la pensée d’autrui, donc qu’on en facilite la mémorisation, et qu’on peut effectuer un travail sur soi-même à cette occasion.
Vous répétez d’ailleurs que vous n’écrivez pas pour vos lecteurs, mais pour vous-même…
Oui, pour résoudre des problèmes personnels. Pour clarifier ma propre pensée, la rendre plus claire, plus lisible, plus visible, donc plus facilement vivable pour mon propre chef. Lire de la philosophie n’est d’aucune utilité si cela ne sert pas d’abord à vivre.

Le confinement oblige d’une certaine manière les individus à se retrouver avec eux-mêmes. Cela peut-il avoir des vertus?
C’est un terrible révélateur du vide existentiel qui peut en habiter certains qui ont construit leur vie moins sur l’être que sur le paraître. Savoir vivre seul est une chose compliquée pour beaucoup. Le silence et la solitude effraient nombre de gens qui veulent vivre dans du bruit, du tintamarre, du mouvement, du bazar. Pour ma part, je vis seul et peux, en temps normal, passer des jours entiers sans voir personne, dans le silence et la solitude, à lire, écrire et travailler avec une véritable jubilation. Mon épouse vit elle aussi seule chez elle et nous ne partageons que des moments désirés, souhaités et voulus. Pour ceux qui sont habités par un vide abyssal, l’expérience de ce confinement va s’avérer un véritable traumatisme…
Peut-on être libre et confiné?
Oui bien sûr. La liberté n’est pas une affaire de mouvements libres, sinon les poissons dans l’eau, les oiseaux dans le ciel et les serpents sur terre le seraient. La liberté c’est l’autonomie, l’art d’être à soi-même sa propre norme. Les Normands d’antan avaient une magnifique expression. Ils invitaient à être: «Sire de soi». Quiconque n’est pas sire de soi, c’est-à-dire seigneur de lui-même, n’est pas libre.
Comment vaincre la solitude ou l’ennui?
Par l’action - qui peut être une contemplation. On peut être seul avec femme, mari et enfants - et je crains que ces temps-ci un grand nombre expérimente la solitude à plusieurs… Il faut être actif: et lire est une activité, écrire en est une autre. On ne doit pas laisser sa volonté sans objet.
Notre société peut-elle paradoxalement sortir renforcée de cette épreuve?
Je ne crois pas: cette expérience a été massivement imposée et non librement choisie. Elle va casser pas mal de choses et de gens: des couples fragiles, des êtres fragiles, des tempéraments et des caractères fragiles, des structures mentales fragiles. On ne passe pas impunément et si brutalement d’une société du bruit partout, de l’hyperactivité tout le temps, de l’excitation permanente, des interminables allées et venues, de l’exhibitionnisme perpétuel, au silence, au calme, à la solitude, à l’isolement, à l’invisibilité sans que tout cela n’entraîne de terribles dommages…


Source Figaro Vox 

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