13/06/2020

Ce progressisme qui réécrit l’histoire et la culture jusqu’à nier la possibilité de la démocratie | Atlantico.fr

 Le retour du « racialisme » Courant de pensée du XIXe siècle issu de la théorie des races, ce concept était tombé en désuétude avant de réapparaître au début des années 2000 et maintenant après l'affaire George Floyd... Voici un article d'Atlantico avec Jean-Sébastien Ferjou et Bertrand Vergely.


Jean-Sébastien Ferjou : La culture, c'est ce qui donne un sens à notre univers pourtant confus. L'absurde, l'injuste, le violent et le tragique ont toujours fait partie de la condition humaine, la culture permet de les apprivoiser. Soit par une transmission de sagesse, soit par des codes, certes arbitraires mais qui rendent le vivre ensemble et la cohésion sociale possibles. En voulant expurger notre histoire en la jugeant selon des critères contemporains, en la réécrivant à leur sauce (comme l'aveuglement sur la traite esclavagiste arabo-musulmane ou les violences racistes entre « non-blancs »), en censurant et caviardant les œuvres culturelles, les néo-progressistes non seulement détruisent un patrimoine mais rendent aveugles et sourds ceux qui ne verraient plus le réel que selon des lunettes néo-identitaires. 

A la manière des contes pour enfants qui visent à enseigner les dangers de la vie plutôt qu'à les gommer ou les nier, l'histoire et la culture nous permettent d'appréhender la réalité de la vie. 

Surtout, ces progressistes racialistes ignorent un fait majeur : c'est la culture politique et religieuse occidentale qui a permis leur propre existence et qui a permis le développement des sociétés les plus ouvertes à la diversité et les plus égalitaires du monde et de l'histoire. Ne voir le verre qu'à moitié vide, mener l'Occident à la guerre civile en étouffant le débat au motif que les origines des uns les disqualifieraient pour apprécier les revendications des autres, c'est prendre le risque de mettre à bas ce qui a pourtant permis l'éclosion des valeurs démocratiques et universalistes. 

Rééduquer les gens et gommer les images gênantes n'a toujours mené qu'à des systèmes totalitaires. Se montrer provocateur pour faire bouger les choses est normal et efficace, se montrer brutal et allergique à la nuance interdit la démocratie, ses clivages, ses antagonismes et ses aménagements du rapport de force. Qui plus est, la démocratie ne peut exister qu'en misant sur le pari de la raison citoyenne : chaque être humain est capable par lui-même et sans être rééduqué ou contraint d'apprécier le réel. L'éclairer sur ce qui lui échappe est une chose, le forcer à adopter un point de vue au mépris même des faits et des « vérités » statistiques en est une autre. En matière de violences racistes et policières, nul ne peut douter qu'elles existent. Mais les faits analysés dans le détail indiquent qu'il n'y a pas de racisme systémique en France.

Tout système qui nie l'intelligence des individus au nom de leur origine, de leur couleur de peau ou de leur héritage nie de fait la validité du suffrage universel et nous pousse à des systèmes censitaires (seul le riche, l'éduqué, le x ou x serait doué d'une raison qui lui permettrait de voter). 

Les néo-identitaires ne jouent que sur l'émotionnel, la raison a perdu ses droits, celui qui est en colère ou blessé est devenu celui qu'on n'a pas le droit de contredire. Je suis une victime donc je suis. Et ceux qui ne sont censés être victimes de rien et/ou, pire, héritiers de bourreaux ne sont plus rien. La colère -légitime- de victime de contrôles au faciès efface celle de la victime de violences criminelles. L'un des plus grands racismes de la société française est d'ailleurs celui de la culture de l'excuse qui mène notamment à abandonner les habitants de quartiers populaires aux mains de réseaux criminels au motif que les membres desdits réseaux seraient devenus violents « à cause » de la société française et de ses inégalités. 

On ne peut pas vivre ensemble par simple éradication ou domestication autoritaire de l'autre. L'histoire de nos démocraties l'a prouvé. Si réexamen de l'histoire il doit y avoir alors peut-être le moment de dépasser le traumatisme de 1945 est-il venu. Le mal a déferlé sur l'Europe et les moyens techniques occidentaux lui ont donné une force de frappe sans précédent. Mais le mal a toujours existé. Les massacres ou la volonté d'éliminer l'autre aussi. Penser qu'il existe une spécificité occidentale, que nous serions des génies du mal là où les autres ne seraient que de médiocres amateurs en quelque sorte est une forme de racisme. Même dans le mal, il faudrait que nous soyons les meilleurs…

Atlantico.fr : Les progressistes racialistes sont-ils un danger pour la démocratie ? 

Bertrand VergelyQuand on aborde la question du racisme, il importe de distinguer le racisme originel, le racisme tel que nous l'entendons et le racialisme tel qu'il est apparu récemment. 

Le racisme, à l'origine, est une théorie philosophique qui a été élaborée au XIXème siècle par Arthur de Gobineau lequel, en 1855, publie un Essai sur l'inégalité des races humaines. Sa pensée tient en une idée : il existe une inégalité foncière entre les êtres humains. Dans l'humanité qui se divise en races, certaines sont supérieures à d'autres pour des raisons biologiques qui se transmettent de façon héréditaire. Au nom de cette théorie, le nazisme a  imposé la supériorité de la race blanche sur toutes les autres races soit en les soumettant soit en les exterminant. 

Le racisme au sens où nous l'entendons réside dans un jugement péjoratif, un rejet et une ségrégation de personnes parce qu'elles sont noires, jaunes, métissées ou bien encore juives,  arabes et musulmanes. 

Ce racisme est assurément odieux. Reste qu'il se distingue du racisme idéologique. Lorsque Gobineau développe sa théorie de l'inégalité des races, il ne s'en prend pas avec haine  à tel ou tel groupe ethnique. Quand certaines personnes sont racistes au sens du rejet haineux de telle ou telle  partie de la population, elles ne sont pas en train de disserter comme Arthur de Gobineau sur l'inégalité des races et la supériorité de la race blanche. Depuis quelques années toutefois, il existe une confusion entre ces deux racismes. 

Dans les années soixante, après la deuxième guerre mondiale, réfléchissant sur les causes de l'extermination des juifs, un certain nombre de militants politiques et d'intellectuels ont commencé à montrer qu'il y avait un lien entre les discours tenus à propos  des juifs et leur extermination. Quand on dit « mort aux juifs » en paroles, un jour cela se transforme en actes. À la suite de cette relation qui a été faite entre les paroles et les actes, par extension, tout rejet a été jugé comme étant potentiellement exterminateur.

Aujourd'hui, les choses ont pris plus d'ampleur encore. Désireux  d'en finir, un certain nombre de mouvements politiques ont décidé de faire la chasse à tout rejet. Le féminisme a lui aussi  décidé de faire la chasse à tout rejet. Enfin, pour prendre le pouvoir, des minorités ont décidé de se servir de la question du rejet afin de faire valoir leurs droits. Résultat :  la question du racisme est devenue de plus en plus complexe en dépassant le racisme idéologique d'Arthur de Gobineau ou bien encore celle du rejet ethnique. Ainsi, a tendance à être appelé raciste tout ce qui ne reconnaît pas tel ou tel individu ou tel ou tel groupe d'individus. En définitive, tout ce qui n'aime pas tout le monde est jugé comme étant raciste. 

Dans ce contexte, on a vu surgir le racialisme. Attitude récente apparue aux Etats-Unis, celui-ci  consiste, sous prétexte de rétablir la justice, à revendiquer contre les blancs un droit au rejet, au jugement péjoratif, à la ségrégation voire à la haine et à la violence. Pour cela, la raison invoquée est simple. Quand il y a ségrégation à l'égard des personnes de couleur et en particulier des noirs, pratiquer une ségrégation contre les blancs c'est lutter contre la ségrégation. Quand, il n'y a pas de ségrégation actuelle à l'égard des personnes de couleur ainsi que des noirs, parce que hier il y a eu ségrégation à leur égard cela justifie qu'il y en ait une aujourd'hui. 

Le racialisme est aujourd'hui de plus en plus à la mode. Il tire la faveur dont il bénéficie d'un phénomène plus général qui est apparu ces dernières années. Lorsque les mouvements de libération sont apparus, au début ceux-ci revendiquaient des droits. Puis ils se sont mis à revendiquer une visibilité et une fierté. Aujourd'hui, ils revendiquent une suprématie. Ainsi, on voit arriver sur le devant de la scène médiatique et politique des mouvements expliquant que les femmes sont supérieures aux hommes, que les homos sont supérieurs aux hétéros et que les noirs sont supérieurs aux blancs. Ce qui est un paradoxe pour le moins étonnant. 

Lorsque ces mouvements affirment la supériorité des femmes, des noirs et des homos par rapport au reste du monde, ils sont persuadés de servir la cause de l'antiracisme et de la démocratie. Ils ne s'en rendent pas compte : ils tiennent exactement le discours le plus raciste et le plus fasciste qui soit sous une forme qui donne l'impression d'être le contraire. 
Dire aujourd'hui sale blanc, sale hétéro ou sale mec est la version moderne et contemporaine de ce qui avait hier la haine des juifs, des noirs et des femme. Les théoriciens du racialisme disent qu'il n'en est rien, cet   amalgame entre antiracisme et racisme étant  du racisme. 

Ils auraient raison si le propos disant que l'antiracisme est raciste se limitait à dire cela. Mais tel n'est pas le cas. S'il y a un anti-antiracisme qui est bête et qui est effectivement raciste, il y a un anti-antiracisme qui est plein de bon sens. 
Quand au nom de l'antiracisme on voit des groupes de rap appeler à violer les blancs et à les tuer, on n'a pas affaire à des antiracistes mais à des individus dangereux pour eux-mêmes et pour autrui. Les traiter de racistes, ce n'est pas être raciste. C'est avec les authentiques antiracistes travailler à ce que la violence et la haine ne deviennent pas ce qui dicte la façon de penser et d'agir. 

La démocratie est le rendez-vous de trois amours générateurs de trois de respects : celui du peuple, de la liberté et de l'intelligence. Ceux qui aujourd'hui appellent à tuer des blancs au nom de l'antiracisme, de la justice et du droit à la reconnaissance ne sont pas des démocrates. Ce sont des ennemis de la démocratie qui ont la haine du peuple, de la liberté et de l'intelligence. 

Le danger qu'ils font peser sur l'avenir est extrêmement grave du fait que les élites censées être intelligentes et avoir le sens de la liberté sont fascinées par eux comme le lapin peut l'être par les phares  d'une voiture. Alors que tous les jours on entend vitupérer contre la discrimination, ces élites ont inventé le concept de discrimination positive. René Girard a montré que la violence est toujours mimétique. Quand on hait quelqu'un, on l'imite toujours pour le détruire. Avec le racialisme on en a une illustration. Par haine du racisme, celui-ci est devenu tout simplement raciste. 

Le discours néo identitaire est-il d'avantage un symptôme ou une cause de nos sociétés démocratiques occidentales ?

Bertrand Vergely : L'identité est une expression de l'absolu et de son mystère. Ainsi, la réalité est la réalité parce qu'elle est la réalité. En nous, cet absolu s'exprime par notre réalité et la conscience de notre réalité. C'est ainsi. Nous savons que nous avons une réalité et que nous, nous sommes bien nous.

Comme nous avons une identité, nous avons une différence. Si nous sommes ce que nous sommes, c'est que nous ne sommes pas ce qu'est l'autre et réciproquement. S'il est ce qu'il est, c'est qu'il n'est pas nous. 

Paradoxe de la différence ! Bien qu'elle nous sépare, elle nous unit. Nous sommes tous les mêmes, pourquoi ? Parce que nous sommes tous différents. Inversement, nous sommes tous différents, pourquoi ? Parce que nous sommes tous les mêmes. 
La question de l'identité et de la différence est une question délicate et subtile. Il faut pouvoir admettre que nous sommes à la fois irréductiblement différents les uns des autres et irréductiblement les mêmes. On y parvient quand on fait de l'autre notre semblable en comprenant et en acceptant que lui, comme nous, nous cherchons à être qui nous sommes. 

Faire de l'autre son semblable consiste à avoir un sens dynamique, moral et spirituel de l'autre. C'est cette dynamique morale et spirituelle qui fonde la démocratie. On a tendance à penser que la démocratie réside dans ce régime politique qui permet de faire ce que l'on veut. en affirmant son identité et sa différence comme on l'entend. Cette définition de la démocratie débouchant sur la tyrannie des individus, celle-ci est parfaitement anti-démocratique. La démocratie n'est pas le rassemblement confus d'individus qui font ce qu'ils veulent, mais la formidable aventure consistant à bâtir un monde dans lequel tout le monde devient le semblable de tout le monde parce que tout le monde participe à une dynamique morale et spirituelle afin d'acquérir une identité morale et spirituelle. 

Compte tenu de cette précision, tout ce qui se replie dans un particularisme identitaire et différentialiste sans avoir aucune dynamique morale et spirituelle est un ennemi de la démocratie. Tout ce qui vit et respecte une dynamique morale et spirituelle est profondément démocratique. 

Quand donc on parle de mouvement identitaire et néo-identitaire, on n'a pas affaire à une cause mais à un symptôme de la vie démocratique. Qui affirme son identité pour affirmer son identité est dans le particularisme. Qui est dans le particularisme  tourne le dos à la démocratie, en ne reconnaissant ni la notion de semblable, ni celle de dynamique morale et spirituelle. 
Le racialisme qui entend affirmer son particularisme  au nom du droit et de la démocratie sans tenir auc un compte de la notion de semblable comme de toute dynamique morale et spirituelle se sert de la démocratie contre la démocratie. Il s'agit là du problème majeur de la démocratie. 

La façon dont nous vivons la démocratie en est la cause. Si nous étions dans une véritable démocratie, nous devrions vivre celle-ci comme la formidable aventure qui conduit à vivre l'autre comme semblable à travers une dynamique morale et spirituelle. Malheureusement, la démocratie a été détournée de son sens par le libéralisme qui entend par démocratie le droit de faire ce que l'on veut. Résultat, la démocratie ne sait plus comment faire face à une multitude de minorités hurlantes qui, au nom du droit de faire et de dire ce que l'on veut, entend ne reconnaître personne tout en aspirant à être reconnues par tous. Aujourd'hui, le racialisme est la conséquence directe du libéralisme qui s'est emparé de la démocratie. 

Comment imaginer pouvoir lutter contre  le racisme sans sombrer dans le totalitarisme ?

Bertrand Vergely : Le racialisme est persuadé de lutter contre le racisme. Il ne s'aperçoit pas qu'il est en train de devenir totalitaire, raciste et haineux. Pourquoi ? Parce qu'il a le sentiment de faire le bien. Quand on divise le monde en deux avec d'un côté les bons qui sont les antiracistes et de l'autre les méchants qui sont  tous ceux qui ne sont pas antiracistes, quand on passe son temps à dire qu'il est bien d'être antiraciste et mal de ne pas l'être, quand pour cela on organise une chasse  permanente au racisme, on est totalitaire. Le totalitarisme étant une dictature idéologique voulant faire aimer de force l'idéologie au pouvoir, on est totalitaire. 

Qui fait reculer la haine et la bêtise dans le monde ? Ce ne sont pas ceux qui sont anti et contre mais ceux qui sont pour. Quand, sous prétexte de faire avancer les choses, on entend être dans la haine de la haine. On ne fait pas baisser la haine qu'il y a dans le monde. On l'augmente. À part la haine qu'est-ce que la racialisme a à apporter au monde ? Rien. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas réfléchi. On veut lutter contre la haine qui meurtrit le monde. Fort bien. Si on veut lutter contre cette haine, cessons d'entretenir cette haine par une haine de la haine et apportons lui de l'intelligence.

Source: Atlantico

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