02/01/2020

François Kersaudy – Une retraite en désordre, via @LePoint

 François Kersaudy est  historien spécialisé dans l'histoire contemporaine.. Cette contribution au Point est intéressante.

Ce devait être la mère des réformes – équitable, généreuse, égalitaire, indolore et redistributive : un système universel par points, avec chaque euro cotisé donnant les mêmes droits à tous, sanctuarisation de la valeur du point, pension minimum à 1 000 euros, revalorisation du salaire des enseignants, droits familiaux dès le premier enfant, fin des régimes spéciaux financés essentiellement sur fonds publics, pensions de réversion garanties, extension de la pénibilité, alignement du régime public de retraite sur celui du privé et relèvement de l'âge de ces retraites pour assurer l'équilibre financier du système.


Bref, le progrès, la justice sociale et la pérennité des retraites par répartition – un véritable rêve d'homme de gauche ! D'ailleurs, c'était une promesse de campagne du candidat Macron ; tous les sondages indiquaient qu'une large majorité de Français était favorable à l'alignement du régime public sur celui du privé et opposée aux régimes spéciaux ; et puis, un enfant de dix ans pouvait comprendre que les hommes et les femmes vivant plus âgés, il leur faudrait travailler plus longtemps pour maintenir leur niveau de retraite… Malgré tout, cette réforme théoriquement parfaite présentait au moins trois failles : elle prétendait traiter une multiplicité de situations avec un seul système, elle présentait les choses les plus simples dans un jargon plutôt complexe, et elle négligeait le fait que les bénéficiaires de régime spéciaux étaient aussi ceux qui avaient la plus grande capacité de nuisance…


Dissonance polyphonique

Dès lors, rien ne s'est passé comme prévu : dix-huit mois de concertation, l'affaire Benalla, le long psychodrame des Gilets jaunes et la crainte des critiques ont fatalement retardé l'avènement de cette réforme, après quoi les premières annonces ministérielles et élyséennes ont été des modèles de confusion et de dissonance polyphonique : réforme tantôt systémique, tantôt paramétrique ; « clause du grand-père » annoncée, retirée, puis potentiellement réintroduite ; régimes spéciaux à supprimer totalement, avant d'être aussitôt réintroduits sous forme de spécificités catégorielles ; date d'application de la réforme retardée ou avancée au gré des discussions et des contestations ; explications confuses de divers ministres sur la valeur du point, l'extension de la pénibilité, l'avenir des réserves, le financement du système et le rôle des partenaires sociaux dans la gouvernance du nouveau régime ; « âge pivot » à 64 ans annoncé par le haut-commissaire aux retraites, puis rejeté par le président, pour enfin être récupéré par le Premier ministre… En fait, l'assurance prodiguée durant de longs mois que « rien n'est acté, rien n'est écrit », conçue pour rassurer, désarmer les critiques et éviter les accusations de passage en force, a produit l'effet exactement inverse : sur fond de confusion anxiogène, chacun a entrepris de calculer sa future pension, sans savoir qui serait concerné par la réforme et à partir de quand – avec le surcroît d'angoisse créé par l'assourdissant concert des polémiques, relayées à plaisir par les médias et les réseaux sociaux.

Entre trois feux

Dans un pays où 46 % des électeurs ont voté aux extrêmes lors des dernières présidentielles, on pouvait difficilement s'attendre à des sondages favorables à un projet gouvernemental. Quant aux partis d'opposition, avides de rejouer l'élection, ils ont renoué avec l'attitude de dénigrement systématique déjà manifestée lors de la crise des Gilets jaunes ; Jean-Luc Mélenchon s'est distingué avec son « soulèvement général », mais il n'a pas manqué de concurrents à droite et à gauche – jusqu'à Ségolène Royal, qui est sortie du bois avec une sorte de campagne électorale anticipée. Les Gilets jaunes eux-mêmes, comprenant qu'ils n'obtiendraient ni le RIC, ni le RIP, ni le smic à 1 500 euros, ni le rétablissement de l'ISF, ni la démission de Macron, se sont mis à manifester en faveur du financement par leurs taxes et impôts de privilèges exorbitants dont ils ne jouiront jamais ! C'est ainsi que la haine rend aveugle… Mais comme toujours, la palme revient aux syndicats.
Les gréviculteurs du service public auraient sans doute rejoué l'éternelle comédie des blocages avec ou sans la réforme ; mais celle-ci a manifestement constitué une aubaine pour faire oublier l'échec de leurs récentes mobilisations contre les ordonnances travail, la fin du statut des cheminots et la réforme de l'assurance-chômage. On se souvient de l'intéressant constat de Laurent Berger le 5 décembre 2019 : « On est en train de se foutre sur la gueule pour un truc dont on ne connaît pas le contenu. » Candeur, humour ou réalisme ? Du côté de ceux qui déclenchent et imposent la grève dans les services publics, ainsi qu'ils le font chaque année depuis soixante-treize ans, le contenu est absolument sans importance : la grève est une fin en soi, le blocage du pays un objectif, le harcèlement du gouvernement un leitmotiv, la fin du capitalisme une obsession.


« La seule sortie possible, c'est la révolution ! »

L'État a confié au secteur public certains rouages essentiels au bon fonctionnement de l'économie, comme les transports et l'énergie. Or, comme dans une maladie auto-immune, les salariés de ce même secteur public partent périodiquement à l'assaut de l'État qui les emploie. Mais ils ne le font pas spontanément ; depuis des décennies, ils sont menés au combat par des syndicats à l'idéologie très particulière : d'abord la CGT, annexe du Parti communiste français et dernier grand bastion stalinien d'Europe occidentale, qui a pris le contrôle de la SNCF après la libération et ne l'a jamais abandonné depuis ; tous les secrétaires généraux de la CGT, depuis Frachon jusqu'à Martinez, en passant par Séguy, Krasucki, Viannet et Thibault, ont appartenu à la ligne dure du Parti communiste – même si l'actuel secrétaire général a fait mine de quitter le PCF en 2002, les camarades du bureau politique ayant jugé que les Français étaient devenus trop intelligents pour avaler des propos tels que ceux d'Henri Krasucki en 1983 : « Chaque fois que je passe du bureau politique du Parti à celui de la CGT, je change complètement de bonnet ! » Mais quand Martinez dit rageusement au gouvernement : « Nous n'avons pas le même projet de société », on comprend bien que le sien se résume à une démocratie populaire de sinistre mémoire – exactement comme le projet de Laurent Brun, chef des cheminots CGT et léniniste acharné, qui déclare sans détour : « La seule sortie possible, c'est la révolution ! »

Source: https://www.lepoint.fr/tiny/1-2355599 

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