02/02/2020

Theodore Zeldin: «Le Brexit, indice d’une crise de civilisation»


ENTRETIEN - Le grand historien et philosophe britannique a confié au Figaro son analyse du Brexit, qu’il déplore

Theodore Zeldin.
Theodore Zeldin est l’auteur d’«Histoire des passions françaises». Il a ouvert jeudi soir la «La Nuit des idées» organisée par l’Institut français de Londres.
LE FIGARO. - Comment expliquez-vous ce désamour d’une grande partie des Britanniques envers l’Europe?

Theodore ZELDIN. - Quand Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir, elle a donné aux gens l’impression qu’elle les libérait de la pauvreté, de la récession, que la Grande-Bretagne redevenait un grand pays, lavé des humiliations. Et le taux de gens favorables à l’Europe a grimpé à 77 % parce que les gens avaient l’espoir d’une vie meilleure et que l’Europe offrait des perspectives aux jeunes. Aujourd’hui, l’atmosphère est différente. Beaucoup de Britanniques sont dans un état de pauvreté économique et culturelle. Le vote sur le Brexit de 2016, c’est cela: «Personne ne nous écoute, alors on va décider de nous-mêmes. On ne sait pas vraiment ce que l’on va décider mais c’est nous qui le déciderons…»
Quelle est la responsabilité de l’Union dans ce fossé?
Ce qui a été crucial, c’est le pouvoir des fonctionnaires de Bruxelles. Quand ils ont décidé que les Britanniques devaient utiliser le système métrique et oublier les unités de mesure impériales, par exemple, cela a été ressenti comme une insulte. Du jour au lendemain, on disait à celui qui - comme son père et son grand-père - se servait de ce système, qu’il était stupide. Les bureaucrates n’ont pas compris que les individus ont des raisons fortes de se comporter de manière spécifique. On ne peut pas gouverner un large éventail de pays uniquement par des règlements. Pour porter un projet politique et économique, il faut susciter de l’amour, de l’émotion. Les nations le savent bien, c’est comme cela qu’elles se sont construites. Et l’Europe ne sait pas ce qu’est l’amour. Tous ses aménagements ont été faits par des juristes. Les Britanniques ne connaissaient pas ces fonctionnaires européens, qui ne leur demandaient pas leur avis. Alors, ils les ont chassés. Sans se rendre compte que les fonctionnaires de Londres ne les écoutent pas plus…
Est-ce une remise en cause des «élites»?
En Grande-Bretagne, nous avons inventé le système parlementaire mais en étant très habiles. On a donné le droit de vote aux classes moyennes mais avec cette astuce: «Vous allez voter mais nous restons au pouvoir». La grande majorité des ministres sont d’anciens financiers. L’aristocratie britannique, à la différence de l’aristocratie française, a su cacher son intelligence au lieu de la proclamer. Et elle a pu rester aux commandes. En théorie, les gens du nord de l’Angleterre devraient avoir de la haine pour les «riches» et pourtant ils les élisent… Notre premier ministre a été éduqué à Eton, ce n’est pas un homme du peuple.
Le Brexit est-il le reflet d’une crise démocratique en Europe?
Toutes les démocraties en Europe sont en crise car la politique est en retard sur les autres «sciences». En médecine, la génétique a fait des progrès considérables et l’on individualise les traitements car les mêmes médicaments ne conviennent pas à tout le monde. Et bien, c’est pareil en politique, la même démocratie ne peut convenir à tout le monde. Il faut découvrir ce que chacun a dans la tête, tenir compte de son passé, de son inconscient. On ne peut avoir un lien avec quelqu’un que l’on ne connaît pas
Cette crise en préfigure-t-elle d’autres?
Ce que nous vivons n’est pas une simple crise britannique mais une crise de civilisation. Nous sortons d’une ère de 300 ans où l’on se croyait irrémédiablement en marche vers le progrès et la prospérité. Or tout ce que l’on a fait durant trois siècles, qu’il s’agisse de la révolution agricole et industrielle, de l’urbanisation, ne fonctionne plus. On tue la terre, on empoisonne la mer, on pollue l’air. La «glorieuse expansion» a finalement produit de la destruction et la technologie est incapable de résoudre les problèmes que l’on a créés. Nous ne devons pas nous lamenter sur cette catastrophe stupide du Brexit, mais cette crise doit nous provoquer, nous stimuler. Il faut aussi comprendre que l’état d’esprit des peuples a changé. Avant les gens acceptaient d’être obéissants, conformistes, de copier ceux qu’ils imaginaient être mieux qu’eux. Aujourd’hui, on n’obéit plus aveuglément au seigneur sous prétexte qu’il vous protège. Désormais, on veut être écouté, apprécié, en dépit de nos faiblesses et de nos fautes.
 Source: Figaro Vox

2 commentaires:

  1. Pour moi, le BREXIT n'est qu'un épisode de la longue histoire de l'Europe, dans l'état des choses du monde d'aujourd'hui. Une longue histoire d'amitié et de rivalité entre l'Angleterre et la France, entre la France et la Germanie  (Prusse, Autriche,), et de l'héritage de l'empire romain. Depuis plus de 1000 ans, par dirigeants et les institutions qu'ils se sont donnés, les peuples et les nations n'ont cessé de s'affronter par des guerres. L'Angleterre n'avait pas accepté la révolution française (cf. Edmund Burke) et  s'était  opposée à tentative de suprématie française. Cela se termina par Waterloo, Saint Hélène, le traité de Paris et le Congrès de Vienne en 1815.

    Au cours du 19e siècle avec la révolution industrielle, il y  eut le traité Cobden le Chevallier puis l'entente cordiale et la paix jusqu'en 1914... Puis la guerre 1914-1918 qui ensanglanta toute l'Europe. En 1940 il y eut la proposition anglaise de former un seul gouvernement pour faire face à l'Allemagne nazie. La France vaincue en mai 1940 préféra se soumettre aux conditions allemandes, permettant leur vengeance après leur propre défaite et humiliation lors du traité de Versailles du 28/6/1919. On connut alors le régime  honni de Vichy et le génocide des juifs, l'allégeance du parti communiste à l'Union Soviétique. La France, heureusement, eut Charles de Gaulle pour sauver son honneur, conserver son rang de grande puissance aux cotés des alliés qui avaient combattu l'Allemagne nazie.

    L'Europe s'est construite à partir de la réconciliation franco-allemande pour que les deux guerres de 1914-1918 et 1939-1945 ne se reproduisent pas. C'est là l'essentiel.

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