14/02/2020

Arnaud Benedetti: «Le principal adversaire de Benjamin Griveaux, c’était lui-même»



lefigaro.fr par Paul Sugy

Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire. Il a publié Le coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) dans lequel il détaille les stratégies de communication d’Emmanuel Macron, ainsi que La Fin de la com’ (éd. du Cerf, 2017).
FIGAROVOX.- Que retenir de cette séquence de crise? Benjamin Griveaux avait-il d’autre choix que de se retirer?

Arnaud BENEDETTI.- Il était confronté à deux options: l’indignation ou la contrition, à l’américaine. Il a choisi une voie intermédiaire dans l’immédiat: une forme d’indignation quant aux attaques sur sa vie privée, mais en se retirant il accrédite la véracité de la vidéo et du comportement inapproprié qui a été révélé. Sa campagne déjà lourdement «plombée» par de mauvais sondages ne lui permettait pas de tenir. Ce retrait sacrificiel vise d’abord à préserver la marque «En Marche». Comme aux échecs, il faut savoir perdre une pièce. On imagine que les hautes instances de la majorité ne lui ont peut-être pas laissé d’autre choix .
Le retrait de sa candidature lui permet donc une sortie par le haut?
Au regard des faits, sa campagne eut été encore plus inaudible qu’elle ne l’était déjà s’il ne s’était pas retiré. Comment poursuivre alors que le sérieux que l’on attend d’un candidat était à ce point entamé par une vidéo aussi destructrice pour l’image? Même si l’esprit français s’accommode des marivaudages, il y a un moment où la cohérence s’impose. Vous ne pouvez pas mettre en avant votre vie familiale et par ailleurs être confronté à un démenti de celle-ci par des comportements susceptibles de briser le portrait idyllique que vous en donnez. D’autant plus quand vous essayez de conquérir aussi un électorat conservateur, ce qui était le cas.
Le procédé n’en est pas moins infâme, et il doit être dénoncé! Mais il est hélas redoutablement efficace dans sa capacité destructrice car ces échanges de messages qui ont été révélés, si les faits sont avérés, dénotent d’une imprudence immature au regard de ce que l’on attend de la responsabilité d’un dirigeant.
Toute sa campagne était polluée par un halo de mauvaises impressions.
Au plan de la communication politique, les efforts de Benjamin Griveaux pour paraître original depuis le début de la campagne se sont souvent retournés contre lui...
Le principal adversaire de Benjamin Griveaux, c’était lui-même. Il porte des aspérités, à tort ou à raison, liées notamment à son passé de porte-parole du gouvernement qui infectait son image. Toute sa campagne était polluée par un halo de mauvaises impressions. Il s’est efforcé de casser cette réputation par une com’ surjouée et des propositions parfois disproportionnées (le déménagement de la Gare de l’Est, les 100 000 euros pour acquérir un logement...). Plus les communicants prenaient le pouvoir dans sa campagne et plus celle-ci se transformait en entreprise désespérée de sauvetage. Le pathétique l’a emporté. C’est cruel pour le candidat, mais c’est encore plus terrible pour les professionnels de la com’ qui ont montré là qu’ils étaient les artisans, voire les accélérateurs d’une débâcle annoncée.
» À voir aussi - Retrait de Griveaux: Philippe «respecte» sa décision
Quel sera l’impact de cette curieuse séquence sur la poursuite de la campagne?
Politiquement, à l’heure où je vous réponds, la question qui se pose est de savoir qui va mener les marcheurs à Paris, ville qui sociologiquement leur était acquise. L’accident Griveaux met en relief par ailleurs la mauvaise préparation du parti majoritaire qui avait pourtant deux ans pour élaborer une stratégie en vue de l’élection municipale.
L’amateurisme revendiqué par Emmanuel Macron se retourne contre son propre camp.
L’amateurisme revendiqué par le Président de la République lors de son adresse aux parlementaires de sa majorité se retourne de manière spectaculaire contre son propre camp. Il n’y a pas de fraîcheur ou d’innocence en politique, laquelle reste comme l’écrivait Weber, une affaire de professionnels. A posteriori, le limogeage de Villani apparaît comme une faute tactique lourde de conséquences. Un politique chevronné aurait laissé décanter la situation jusqu’au soir du premier tour. Dans tous les cas de figure, les cartes sont inévitablement redistribuées, avec un potentiel appel d’air pour Rachida Dati car l’électorat de Griveaux contenait une composante de centre-droit, opposé à la social-écologie, sera peut-être tenté de revenir, dans cette séquence de hautes turbulences , dans la «vieille maison» républicaine .
Et sur le rapport des Français avec le monde politique?
C’est une rupture! C’est la victoire de l’underground des réseaux sociaux sur la com’, une illustration supplémentaire de ce que j’ai appelé «la fin de la com». Il n’a pas fallu une nuit pour que le prurit numérique atteigne les médias traditionnels. Il va de soi que cela ne va pas dans le sens d’un renforcement de la confiance dans le politique. Dans une société socialement éreintée, le comportement personnel des dirigeants est un facteur-clé d’apaisement des crises. Nous vivons des secousses sismiques permanentes qui érodent toujours plus la légitimité des dirigeants. Lorsque la vie privée de l’homme public devient objet de polémiques, cela traduit un effondrement de la qualité du débat public - c’est un fait, notamment dans un pays dont l’honneur était, contrairement aux Anglo-saxons, de respecter cette frontière. Mais encore faut-il se poser la question: pourquoi en sommes-nous arrivés là?

Source Figaro Vox

Et autre article par l'OBS.

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