
On nous le répète à longueur de journaux télévisés et de rapports d'experts : le taux d’épargne des Français est « trop élevé ». Avec près de 18 % de notre revenu disponible mis de côté, nous serions des freins à la reprise, des coupables idéals bloquant la machine économique. En face, le modèle américain, où l'épargne plafonne à un maigre 3 %, est souvent érigé en exemple d’un dynamisme à toute épreuve.
Mais ce constat soulève une question fondamentale qui me chagrine profondément : pourquoi devrions-nous absolument tout sacrifier sur l'autel de la sacro-sainte croissance ?
- L’illusion du PIB global : Cet indicateur mesure une masse globale de production, mais ignore la réalité vécue. C'est ici qu'intervient la nuance cruciale du PIB par tête (ou par habitant). Une nation peut afficher un PIB global en hausse simplement parce que sa population augmente, alors que son PIB par tête stagne ou recule ! Le PIB par tête est un indicateur bien plus révélateur du niveau de vie réel, mais le système s'obstine à ne jurer que par le chiffre global pour masquer les pertes d'efficacité. De plus, le PIB ne dit rien de la répartition des richesses, du bien-être ou de la santé d'une population. [1, 2]
- Le PIB inclut la valeur estimée des richesses naturelles perdues (dommages à l'environnement, destruction des ressources non renouvelables, etc.) et des dégâts sociaux (chômage, délits, crimes, délinquances, accidents, maladies, inégalités, etc.)
- La vulnérabilité sociale : Le modèle américain pousse à la surconsommation, souvent à coup de crédits revolving. Résultat ? Une économie ultra-dynamique, mais des ménages sans aucun filet de sécurité, à la merci du moindre choc (licenciement, maladie).
- L'épuisement planétaire : Une croissance infinie dans un monde aux ressources finies est une impasse physique et écologique.
- L'Économie du Donut (Kate Raworth) : L'objectif n'est plus de croître indéfiniment, mais de maintenir l'humanité dans un espace juste et sûr : au-dessus du plancher social (accès à l'eau, à la santé, à l'éducation) mais en dessous du plafond environnemental (limites de la planète).
- La Décroissance (Serge Latouche) : Une réduction volontaire, sélective et démocratique de la production et de la consommation pour privilégier le « mieux » plutôt que le « toujours plus ».
💡 Focus : Qui était Herman Daly, le pape de l'économie écologique ?Pour comprendre qu'une économie sans croissance n'est pas une utopie de doux rêveurs, il faut se pencher sur les travaux d'Herman Daly (1938-2022). Cet économiste américain a été économiste en chef à la Banque mondiale pendant six ans. C'est de l'intérieur qu'il a disséqué les failles du dogme capitaliste pour poser les bases de l'économie écologique.Daly nous a légué le concept d'« état stationnaire ». Tout comme un être humain grandit physiquement jusqu’à l’âge adulte puis se stabilise, l'économie doit cesser sa croissance matérielle sous peine de tuer son hôte : la Terre. En revanche, elle peut continuer à croître indéfiniment de manière qualitative (culture, science, éthique, bonheur). Bâtir un monde stationnaire, c'est préférer la solidité du stock (le patrimoine, la sécurité) à la frénésie destructrice du flux (la surconsommation permanente).
3. La justice internationale et fiscale : L'apport de Gabriel Zucman
Pour financer cette transition et permettre aux pays en développement d'atteindre un plancher social décent sans détruire la planète, la question des ressources financières est centrale. Mais où trouver ces capitaux sans surtaxer la consommation ou asphyxier l'épargne de précaution des classes moyennes ?
C'est ici qu'intervient la proposition majeure de l'économiste Gabriel Zucman : instaurer un impôt minimum mondial de 2 % sur le patrimoine des ultra-riches (les fortunes supérieures à 1 milliard de dollars, soit environ 3 000 personnes dans le monde).
Aujourd'hui, grâce à des montages complexes et des gains non réalisés, ces très hauts patrimoines paient souvent un taux effectif d'imposition bien inférieur à celui des citoyens ordinaires. Cette mesure — portée notamment dans les débats du G20 — permettrait de lever entre 200 et 250 milliards de dollars par an à l'échelle globale. Un levier considérable pour financer la transition écologique et l'aide aux pays du Sud, en faisant contribuer la très haute fortune plutôt qu'en exigeant un sacrifice supplémentaire des « fourmis » ménagères.
- Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) : Pour les chiffres officiels et historiques sur le taux d'épargne des ménages en France (autour de 18 %).
- Vie-publique.fr : L'éclairage de référence sur les raisons du niveau élevé de l'épargne des ménages français.
- Bureau of Economic Analysis (BEA) : L'organisme officiel américain pour citer le taux d'épargne personnelle aux États-Unis (autour de 3 %) et les données du PIB américain.
- Herman Daly – Steady-State Economics (L'économie de l'état stationnaire) : Son ouvrage majeur de 1977 qui théorise le concept d'état stationnaire et les limites physiques de la croissance.
- Herman Daly & John B. Cobb – For the Common Good (Pour le bien commun) : L'ouvrage de 1989 dans lequel est introduit l'Index of Sustainable Economic Welfare (ISEW), l'ancêtre direct de l'Indicateur de Progrès Véritable (IPV).
- Nicholas Georgescu-Roegen – The Entropy Law and the Economic Process (1971) : La source d'inspiration de Daly pour faire le lien entre la thermodynamique (physique) et l'économie.
- Kate Raworth – La théorie du Donut : L'économie de demain en 7 principes (2017) : L'ouvrage de référence pour citer le modèle du Donut (plancher social et plafond environnemental).
- Serge Latouche – Vers une société de décroissance (2006) : L'un des livres majeurs pour citer la théorie de la décroissance choisie et conviviale en France.
- John Stuart Mill – Principes d'économie politique (1848) : Pour citer la source philosophique historique de "l'état stationnaire" (Livre IV, Chapitre VI).
- Gabriel Zucman – A Blueprint for a Coordinated Minimum Effective Taxation Standard for Ultra-High-Net-Worth Individuals (2024) : Le rapport remis au G20 détaillant la faisabilité et l'impact d'une taxation minimale de 2 % sur le patrimoine des milliardaires.
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