9/6/26

Et si les « fourmis » françaises avaient raison face à la sacro-sainte croissance ?


On nous le répète à longueur de journaux télévisés et de rapports d'experts : le taux d’épargne des Français est « trop élevé ». Avec près de 18 % de notre revenu disponible mis de côté, nous serions des freins à la reprise, des coupables idéals bloquant la machine économique. En face, le modèle américain, où l'épargne plafonne à un maigre 3 %, est souvent érigé en exemple d’un dynamisme à toute épreuve.

Mais ce constat soulève une question fondamentale qui me chagrine profondément : pourquoi devrions-nous absolument tout sacrifier sur l'autel de la sacro-sainte croissance ?

Le logiciel périmé de la consommation à tout prix
Dans le logiciel économique dominant, la formule est aussi simple qu'absurde : Consommer = Produire = Croître = Progresser. Pour que le PIB (Produit Intérieur Brut) augmente, il faut que l’argent circule vite. Il faut acheter, jeter, remplacer. Si vous décidez de réparer un vieil objet plutôt que d'en acheter un neuf, ou si vous préférez la sécurité d'un compte épargne à la frénésie des magasins, vous « pénalisez » la croissance.
Pourtant, cette course effrénée pose trois problèmes majeurs :
  1. L’illusion du PIB global : Cet indicateur mesure une masse globale de production, mais ignore la réalité vécue. C'est ici qu'intervient la nuance cruciale du PIB par tête (ou par habitant). Une nation peut afficher un PIB global en hausse simplement parce que sa population augmente, alors que son PIB par tête stagne ou recule ! Le PIB par tête est un indicateur bien plus révélateur du niveau de vie réel, mais le système s'obstine à ne jurer que par le chiffre global pour masquer les pertes d'efficacité. De plus, le PIB ne dit rien de la répartition des richesses, du bien-être ou de la santé d'une population. [1, 2
  2. Le PIB inclut la valeur estimée des richesses naturelles perdues (dommages à l'environnement, destruction des ressources non renouvelables, etc.) et des dégâts sociaux (chômage, délits, crimes, délinquances, accidents, maladies, inégalités, etc.)
  3. La vulnérabilité sociale : Le modèle américain pousse à la surconsommation, souvent à coup de crédits revolving. Résultat ? Une économie ultra-dynamique, mais des ménages sans aucun filet de sécurité, à la merci du moindre choc (licenciement, maladie).
  4. L'épuisement planétaire : Une croissance infinie dans un monde aux ressources finies est une impasse physique et écologique.
L'épargne : une résistance inconsciente ?
Et si le comportement des Français n'était pas une « panne », mais une forme de sagesse involontaire ? En privilégiant l'épargne de précaution, nous choisissons le temps long, la sécurité de nos familles et la prévoyance face à l'avenir.
De plus, en France, cet argent ne dort pas totalement. Les milliards d'euros déposés sur nos Livrets A et LDDS ne servent pas à spéculer à Wall Street. Ils sont centralisés pour financer la construction de logements sociaux et la rénovation énergétique de nos bâtiments. C'est une épargne qui, sans faire grimper le PIB de 4 % par an, finance l'économie réelle et l'utilité sociale.
Le grand paradoxe : L'épargne des citoyens face à la dérive de l'État
C’est ici que se révèle le contraste le plus saisissant de notre époque. Pendant que les ménages français accumulent sagement un matelas de sécurité, l'État français, lui, traverse une crise budgétaire historique. Avec une dette publique qui frôle les 120 % du PIB (dépassant les 3 500 milliards d'euros) et un déficit chronique qui peine à redescendre sous la barre des 5 %, les finances publiques sont dans une situation catastrophique. [1, 2, 3]
Pour boucler ses budgets et rembourser ses anciens emprunts, la France n'a d'autre choix que de recourir massivement au crédit sur les marchés financiers internationaux. Chaque année, l'Agence France Trésor doit émettre des centaines de milliards d'euros d'obligations (OAT). [1, 2, 3]
Mais le vent a tourné. La méfiance des investisseurs face à notre instabilité politique et nos dérives budgétaires a fait bondir les taux d’intérêt. La France emprunte désormais à des taux parfois supérieurs à ceux de l'Italie. Résultat : la charge de la dette (les seuls intérêts payés aux créanciers) s'envole pour dépasser les 70 milliards d'euros par an. C'est devenu le premier budget de l'État, devant l'Éducation nationale et la Défense. L'État est aujourd'hui totalement dépendant de la bonne volonté de marchés financiers mondialisés pour éviter la faillite, illustrant l'incapacité chronique de nos gouvernants à appliquer à la nation la discipline de prévoyance que s'imposent les ménages. [1, 2, 3, 4]
Penser l'après-croissance : trois voies alternatives
Il est temps de dépasser ce dogme et de regarder ce que les économistes hétérodoxes proposent pour construire une économie qui se passe de la croissance :
  • L'Économie du Donut (Kate Raworth) : L'objectif n'est plus de croître indéfiniment, mais de maintenir l'humanité dans un espace juste et sûr : au-dessus du plancher social (accès à l'eau, à la santé, à l'éducation) mais en dessous du plafond environnemental (limites de la planète).
  • La Décroissance (Serge Latouche) : Une réduction volontaire, sélective et démocratique de la production et de la consommation pour privilégier le « mieux » plutôt que le « toujours plus ».
💡 Focus : Qui était Herman Daly, le pape de l'économie écologique ?
Pour comprendre qu'une économie sans croissance n'est pas une utopie de doux rêveurs, il faut se pencher sur les travaux d'Herman Daly (1938-2022). Cet économiste américain a été économiste en chef à la Banque mondiale pendant six ans. C'est de l'intérieur qu'il a disséqué les failles du dogme capitaliste pour poser les bases de l'économie écologique.
Daly nous a légué le concept d'« état stationnaire ». Tout comme un être humain grandit physiquement jusqu’à l’âge adulte puis se stabilise, l'économie doit cesser sa croissance matérielle sous peine de tuer son hôte : la Terre. En revanche, elle peut continuer à croître indéfiniment de manière qualitative (culture, science, éthique, bonheur). Bâtir un monde stationnaire, c'est préférer la solidité du stock (le patrimoine, la sécurité) à la frénésie destructrice du flux (la surconsommation permanente).
Les angles morts de la transition : Démographie et limites planétaires
Un modèle économique ne peut faire l'économie des réalités physiques et mathématiques. Pour que l'après-croissance fonctionne, deux variables fondamentales doivent être posées sur la table.
1. Le tabou de la démographie : Moins de « cigales », plus de stabilité
Une certitude mathématique lie la population à l'économie : une démographie en croissance crée mécaniquement un besoin de croissance économique, ne serait-ce que pour construire de nouveaux logements, des écoles et produire plus de nourriture. Herman Daly intégrait d'ailleurs la stabilisation de la population comme condition sine qua non de son État Stationnaire.
Alors que le logiciel capitaliste panique face à la baisse de la natalité (peur pour le financement des retraites, manque de consommateurs), d'un point de vue purement écologique, le ralentissement de la fécondité globale est une excellente nouvelle. C’est le premier pas indispensable pour réduire la pression sur la planète et sortir d'un modèle qui s'apparente à une pyramide de Ponzi démographique.
2. L'alerte de Jean-Marc Jancovici : Nous avons déjà dépassé les bornes
La question n'est d'ailleurs plus de savoir si nous devons nous stabiliser, mais comment nous allons gérer le trop-plein. Comme le rappelle inlassablement l'ingénieur Jean-Marc Jancovici dans ses conférences, l'humanité a largement franchi le « plafond environnemental ». Le dérèglement climatique et l'épuisement des ressources énergétiques fossiles sont les symptômes physiques d'une population mondiale dont l'empreinte globale dépasse les capacités de régénération de la Terre.
Le parc de « machines » et le niveau de confort thermique, de transport et de consommation que nous exigeons collectivement ne rentrent plus dans les limites physiques de la biosphère. L'urgence n'est plus à la croissance, elle est à la gestion d'une contraction physique inévitable.

3. La justice internationale et fiscale : L'apport de Gabriel Zucman

Pour financer cette transition et permettre aux pays en développement d'atteindre un plancher social décent sans détruire la planète, la question des ressources financières est centrale. Mais où trouver ces capitaux sans surtaxer la consommation ou asphyxier l'épargne de précaution des classes moyennes ?

C'est ici qu'intervient la proposition majeure de l'économiste Gabriel Zucman : instaurer un impôt minimum mondial de 2 % sur le patrimoine des ultra-riches (les fortunes supérieures à 1 milliard de dollars, soit environ 3 000 personnes dans le monde).

Aujourd'hui, grâce à des montages complexes et des gains non réalisés, ces très hauts patrimoines paient souvent un taux effectif d'imposition bien inférieur à celui des citoyens ordinaires. Cette mesure — portée notamment dans les débats du G20 — permettrait de lever entre 200 et 250 milliards de dollars par an à l'échelle globale. Un levier considérable pour financer la transition écologique et l'aide aux pays du Sud, en faisant contribuer la très haute fortune plutôt qu'en exigeant un sacrifice supplémentaire des « fourmis » ménagères.

Changer de boussole
Plutôt que de blâmer les ménages qui épargnent, nos politiques publiques devraient s'atteler à un autre chantier : redéfinir la réussite économique. Une société résiliente n'est pas une société qui surconsomme sous perfusion de crédit, mais une société capable de protéger ses citoyens tout en respectant son environnement.
Dans cette perspective, notre épargne n'est plus un problème. Elle devient un formidable outil de transition pour financer le monde de demain.
Mes sources:
Les données économiques et le taux d'épargne
  • Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) : Pour les chiffres officiels et historiques sur le taux d'épargne des ménages en France (autour de 18 %).
  • Vie-publique.fr : L'éclairage de référence sur les raisons du niveau élevé de l'épargne des ménages français.
  • Bureau of Economic Analysis (BEA) : L'organisme officiel américain pour citer le taux d'épargne personnelle aux États-Unis (autour de 3 %) et les données du PIB américain.
La pensée d'Herman Daly et l'économie écologique
  • Herman Daly – Steady-State Economics (L'économie de l'état stationnaire) : Son ouvrage majeur de 1977 qui théorise le concept d'état stationnaire et les limites physiques de la croissance.
  • Herman Daly & John B. Cobb – For the Common Good (Pour le bien commun) : L'ouvrage de 1989 dans lequel est introduit l'Index of Sustainable Economic Welfare (ISEW), l'ancêtre direct de l'Indicateur de Progrès Véritable (IPV).
  • Nicholas Georgescu-Roegen – The Entropy Law and the Economic Process (1971) : La source d'inspiration de Daly pour faire le lien entre la thermodynamique (physique) et l'économie.
Les autres théories économiques alternatives
  • Kate Raworth – La théorie du Donut : L'économie de demain en 7 principes (2017) : L'ouvrage de référence pour citer le modèle du Donut (plancher social et plafond environnemental).
  • Serge Latouche – Vers une société de décroissance (2006) : L'un des livres majeurs pour citer la théorie de la décroissance choisie et conviviale en France.
  • John Stuart Mill – Principes d'économie politique (1848) : Pour citer la source philosophique historique de "l'état stationnaire" (Livre IV, Chapitre VI).
  • Gabriel Zucman – A Blueprint for a Coordinated Minimum Effective Taxation Standard for Ultra-High-Net-Worth Individuals (2024) : Le rapport remis au G20 détaillant la faisabilité et l'impact d'une taxation minimale de 2 % sur le patrimoine des milliardaires.

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