9/8/26

Au-delà du PIB : À la recherche du Progrès Véritable

 

À l'approche de la prochaine élection présidentielle, le débat public sature d’invectives et de chiffres abstraits, laissant trop souvent de côté les questions de fond sur le sens de notre modèle de société. À ma manière, et avec la simple légitimité de mon parcours de terrain, je souhaite contribuer modestement à ce débat d'idées indispensable. Je n'ai pas de solution toute faite, mais je garde en mémoire une certitude acquise au cours de ma carrière : les décisions les plus courageuses et les plus durables naissent toujours d'un commun accord, lorsque des experts et des décideurs acceptent de regarder la réalité en face. C'est avec cette même optique de dialogue, comme si j'étais modestement invité à la table des discussions pour l'avenir de notre pays, que je vous propose cette réflexion.

Nous sommes en 2026, et une question obsède de plus en plus les économistes, les climatologues et les citoyens : comment mesurer le véritable progrès d’une société ? Alors que le Produit Intérieur Brut (PIB) continue de comptabiliser la destruction de la planète et les dépenses de réparation sociale comme des valeurs positives, des voix s'élèvent pour imposer l'Indicateur de Progrès Véritable (IPV).

Alors que le PIB ne mesure que l'activité économique monétaire marchande, l'IPV ajoute la valeur estimée des activités non monétaires (comme le travail domestique ou le bénévolat) et retranche la valeur des richesses naturelles perdues (dommages environnementaux, épuisement des ressources) ainsi que les dégâts sociaux (chômage, délits, inégalités). Les mises à jour globales de cet indicateur montrent une réalité implacable : le bien-être mondial par habitant a culminé en 1978 avant de stagner, alors même que le PIB mondial par habitant a plus que doublé. Comme le montre ce lien sur wikipedia  pour les Etats-Unis de 1950 à 2000
La déconnexion : Quand le bien-être et le PIB divorcent
Les travaux en économie écologique démontrent qu'au-delà d'un certain seuil de confort matériel de base, la richesse supplémentaire ne produit plus automatiquement de bien-être humain direct. C'est le concept de "croissance non économique" : croître coûte désormais plus cher en destructions sociales et environnementales que cela ne rapporte en progrès réel.
Le seuil de revenu estimé par l'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) pour atteindre une satisfaction et un bien-être de base dans la vie est de 30 000 euros par an, soit environ 2 500 euros par mois pour une personne seule. [1, 2]
Cette lecture économique rejoint parfaitement la physique des flux défendue par l'ingénieur Jean-Marc Jancovici. Pour lui, le PIB n'est que le décompte de l'énergie transformée par les machines (nos « esclaves énergétiques »). Le PIB comptabilise le résultat de ce travail (les objets achetés, la consommation), mais il omet totalement de déduire le coût de maintenance à long terme de ces esclaves, à savoir l'épuisement des stocks physiques de la Terre et la facture climatique. L'IPV fournit en fin de compte la preuve comptable de ce que la thermodynamique démontre : nous avons confondu vider les réserves de la planète avec la création d'une prospérité durable.
Le miroir déformant des nations : France, Canada, Suisse
Lorsque l'on délaisse le prisme unique du PIB pour analyser la situation des pays développés, les hiérarchies traditionnelles s'effondrent. Aucun pays ne parvient aujourd’hui à satisfaire les besoins fondamentaux de sa population tout en restant strictement dans les limites écologiques de la planète. L'interdépendance mondiale crée des profils radicalement différents :
  • La Suisse se classe systématiquement au sommet mondial du bonheur et de la satisfaction de vie. Cependant, c'est une illusion de vertu nationale. Si son empreinte écologique interne est bien gérée, la Suisse affiche l'un des pires scores mondiaux en matière d'effets secondaires négatifs extérieurs (spillover effect). Sa richesse tertiarisée et sa place financière déportent une immense dette écologique et sociale sur le reste de la planète via des importations à forte empreinte carbone. Le modèle Suisse vu sous l'angle du PIB et de l'IPV.
  • Le Canada a longtemps incarné le modèle du développement humain. Pourtant, sa trajectoire récente montre de profondes fissures. Le pays a connu une chute historique dans le Rapport mondial sur le bonheur, glissant vers la 25e place, plombé par un décrochage marqué du bien-être chez les moins de 25 ans (crise du logement, éco-anxiété). De plus, son statut de gros producteur d'énergies fossiles pénalise lourdement son bilan environnemental réel. Le modèle économique du Canada vu sous l'angle du PIB et de l'IPV
  • La France se distingue comme la championne des amortisseurs sociaux. C'est le pays de l'OCDE qui consacre la plus large part de sa richesse à la redistribution, ce qui limite l'explosion des inégalités extrêmes et préserve l'espérance de vie en bonne santé. Grâce à son mix énergétique bas carbone, sa production interne est moins intense en CO₂ que celle du Canada. Pourtant, malgré ce bouclier social, la population française stagne dans un pessimisme structurel et des tensions sociales régulières, prouvant que l'injection d'argent public ne suffit pas à générer un sentiment de progrès paisible. Le modèle économique de la France vu sous l'angle du PIB et de l'IPV.
Cette divergence prend tout son sens à la lecture des infographies publiées par le site Visual Capitalist et l'application Voronoi. Dans leur récent classement mondial de la compétitivité économique, Singapour décroche la 1ère place mondiale avec la note parfaite de 100, suivi de près par la Suisse. La France se retrouve reléguée à la 36e place avec une note de 66,7
À première vue, la sentence semble sans appel. Mais sous l'œil de l'IPV, le tableau change : Singapour et la Suisse affichent des scores d'efficacité maximaux parce qu'ils concentrent des flux financiers déconnectés des limites physiques de la Terre. La France paie le prix de son modèle lourdement taxé, mais ce que les marchés qualifient de "faiblesse" est précisément ce qui finance le temps de loisir, la protection sociale et la résilience humaine.
Relocaliser : Le dilemme de la dépendance
Face à cette pollution importée, la question de la relocalisation industrielle devient cruciale en 2026. Pour réduire la dépendance, les États tentent de dresser des barrières écologiques (comme le Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières de l'Europe) ou de développer des "mines urbaines" basées sur le recyclage en boucle fermée.
Mais relocaliser l'industrie et l'extraction de métaux critiques sur notre sol nous place face à un dilemme éthique et physique majeur : sommes-nous prêts à accepter la pollution et la sobriété chez nous pour garantir notre souveraineté, ou préférons-nous continuer à fermer les yeux sur les dégâts causés au bout du monde pour maintenir notre confort ? Exemple opposition au projet Lithim dans l'Allier.
Une leçon de terrain au Bhoutan : Choisir de renoncer
Ce choix de la préservation contre la croissance aveugle, je l'ai vécu de manière très concrète au cours de ma carrière de consultant minier international. C’était au tout début de l'ouverture du Bhoutan sur le monde. À cette époque, accéder à ce royaume himalayen relevait de l'exploration : il n'y avait qu'un petit avion de 12 places, volant trois fois par semaine au départ de Calcutta, pour défier la piste technique de Paro.
Ma mission consistait à évaluer un projet minier d'extraction de graphite à 4 200 mètres d'altitude pour le compte d'une société indienne. Au ministère des Mines à Thimphu, j'ai travaillé avec les décideurs locaux et deux conseillers américains — d'un temps où l'aide internationale des États-Unis savait se montrer généreuse et visionnaire.
Dans une logique de profit à court terme et de stricte comptabilité du PIB, ce projet était une aubaine. Le graphite est précieux, et son extraction promettait des devises et des emplois. Pourtant, à 4 200 mètres d'altitude, l'écosystème alpin est d'une fragilité absolue. Ouvrir une mine dans ce sanctuaire aurait détruit les paysages de manière irréversible et pollué les sources d'eau douce qui alimentent les vallées en contrebas. D'un commun accord, nous avons conclu que la mise en exploitation de ce gisement serait néfaste pour l'environnement. Le projet fut abandonné.
En renonçant à cette richesse financière pour protéger la nature, le Bhoutan appliquait déjà, sans le nommer, le cœur philosophique de l'IPV et de son célèbre Bonheur National Brut (BNB).
Le deuil de la générosité internationale : la fin de l'USAID
Ces conseillers américains qui m'accompagnaient à Thimphu appartenaient malheureusement à une époque aujourd'hui révolue. En 2026, cette vision d'un accompagnement international bienveillant a volé en éclats. Sous l'impulsion d'une refonte budgétaire radicale menée par l'administration américaine et le département de l'efficacité gouvernementale (DOGE), les États-Unis ont officiellement prononcé la dissolution de l'USAID. Les budgets d'aide internationale ont été gelés, et les fonctions résiduelles placées sous la tutelle stricte du Département d’État.
Ce sabordage de l'aide technique et humanitaire marque une rupture géopolitique majeure. Il prouve que la quête obsessionnelle d'une optimisation comptable à court terme — où chaque dollar investi à l'étranger est perçu comme une perte sèche — l'a définitivement emporté sur la coopération. Privées de ces appuis historiques, les nations en développement se retrouvent isolées face à leurs défis environnementaux.
Le graphite que nous avions refusé d'extraire au Bhoutan est aujourd'hui devenu le composant critique le plus recherché de la transition énergétique pour fabriquer les batteries de nos voitures électriques. L'histoire contemporaine nous ramène inlassablement à la leçon bhoutanaise : la sobriété et le refus d'une croissance destructrice sont possibles, à condition d'avoir le courage collectif de redéfinir ce qui constitue un progrès véritable.

Mes sources

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