21/11/2021

Philippe Bihouix : « On devrait faire preuve de "technodiscernement" » @LePoint

futurapolis planète

Neutralité carbone. Pour la France, l’heure du choix entre nucléaire et énergies renouvelables a sonné. Le point avec l’ingénieur centralien Philippe Bihouix.

 Photo. La centrale photovoltaïque de Marville, dans la Meuse, mise en service en mai, est la 2 e plus grosse centrale solaire de France.

Renouvelable ou nucléaire ? Alors que RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité français, vient de publier un rapport remarqué sur les « Futurs énergétiques » à l’horizon 2050, ce choix cornélien s’impose dans le débat public. Alimentées par les tensions verbales entre Yannick Jadot, candidat écologiste à la présidentielle, Barbara Pompili ou encore Gabriel Attal, membres du gouvernement, les oppositions se cristallisent. 

Face à ces deux camps, certains spécialistes, comme Philippe Bihouix, tentent de prendre du recul. Ingénieur, directeur général de l’agence d’architecture Arep, filiale de la SNCF, auteur de L’Âge des low-tech (Seuil) et du Désastre de l’école numérique (Seuil), il a contribué à populariser cette même notion de « low-tech », à savoir des solutions technologiques dites sobres, plus respectueuses de l’environnement que l’habituelle high-tech. Il sera l’un des invités phares de Futurapolis Planète, le grand forum du Point, qui se tiendra les 25, 26 et 27 novembre à Toulouse.

Philippe Bihouix. Ingénieur, auteur de « L’Âge des low-tech » (Seuil).

Le Point : Alors que le rapport de RTE vient d’être publié, peut-on dire que la « low-tech » est inaudible dans le débat énergétique français ?

Philippe Bihouix : Je ne crois pas. Ce rapport met en lumière l’effort industriel incroyable à réaliser en France, tant du côté des énergies renouvelables que de celui du nucléaire. Derrière les énergies renouvelables pointent également les immenses besoins de stockage, notamment pour l’hydrogène. Quand on empile tous ces efforts à venir, cela fait un peu peur. 

Qu’en est-il de la « low-tech » dans ce rapport ? 

À côté du scénario de référence, un scénario « sobrié- té » est aussi mis en avant. RTE parle avec délicatesse des « changements profonds dans les modes de vie » qui permettraient une diminution substantielle de nos consommations énergétiques. Pour y arriver, elle évoque les leviers qui pourraient devenir de nouveaux impératifs : chauffer et se déplacer un peu moins, utiliser des véhicules plus petits, allonger la durée de vie des objets. Le terme de sobriété s’est invité dans le débat public. Dans un tel scénario, l’effort industriel à déployer est évidemment moindre, et les risques de ne pas être à la hauteur des ambitions en 2050 se réduisent mécaniquement. 

Ces nouveaux impératifs peuvent-ils être atteints ?

Dans ce scénario, certains éléments très précis sont mis en avant. On parle d’une baisse de 1 °C de la température de chauffage préconisée. Quand on connaît la dérive à l’œuvre dans la notion de confort depuis les années 1960-1970 – je ne parle pas des personnes en situation de précarité énergétique –, on peut se dire qu’on pourrait même aller plus loin. Cela réclame certes une évolution « culturelle », mais c’est possible. 

Et quel regard portez-vous sur l’équilibre nucléaire/énergies renouvelables, au cœur de ce rapport ?

À mon sens, tout est question de « deal » avec le citoyen : si vous refusez l’éolienne à côté de chez vous, critiquez les déchets nucléaires, souhaitez lutter contre le changement climatique, mais désirez conserver le même confort, il faut sans doute que vous vous posiez des questions. Peut-on tout avoir ? 

Ces différents scénarios ne manquent pas d’évoquer les diverses natures des énergies renouvelables. Si le solaire, par exemple, est relativement prévisible, il n’en va pas de même de l’éolien. Dans tous les cas, les dispositifs à mettre en œuvre pour stocker l’énergie – batteries, hydrogène, méthanisation, stations de pompage-turbinage… – sont immenses. Et c’est en partie pour gérer le cas extrême d’une absence de vent pendant une semaine ou plus. Mais ne pourrait-on pas dévier a minima de ce référentiel, en limitant parfois la puissance énergétique délivrée aux consommateurs ? 

Peut-être est-ce une hérésie aujourd’hui de le dire, mais cela sera-t-il toujours le cas en 2050 ? Brider les puissances, chauffer moins quelques jours dans des cas très ponctuels (en assurant la fourniture prioritaire aux hôpitaux, aux réseaux de transport, etc.), cela ne me paraît pas impossible à envisager. Accepter une légère dégradation de performance, parfois, libérerait de grandes marges de manœuvre industrielle et financière. Tout cela apparaît en creux dans le rapport, il faut maintenant s’en emparer et en débattre. 

Face aux limites technologiques actuelles dans le domaine du stockage des énergies renouvelables, de plus en plus de voix défendent un scénario fortement « nucléarisé ». 

À l’origine, j’étais partisan d’un scénario énergétique sobre, combinant frugalité et fermeture progressive de centrales. Aujourd’hui, le contexte politique a changé et le pouvoir politique a déjà annoncé la construction de nouvelles centrales. Cette question est éminemment complexe. Doit-on prolonger certaines centrales au-delà de ce qui était prévu ? [NDLR : il n’y a pas de date précise de fin de vie, mais l’obligation d’une visite tous les dix ans] À quel coût, avec quels risques ? Le choix est cornélien.

J’ai plutôt confiance dans la sécurité nucléaire, mais les arguments convoqués par les pronucléaires me semblent parfois aussi fallacieux que ceux des prorenouvelables. En effet, on glose sur l’indépendance de la France, mais, à ce que je sache, nous importons l’uranium et les nombreux métaux nécessaires pour construire les centrales, et, en cas de nouveau programme substantiel, il faudra faire fabriquer certaines pièces critiques à l’étranger (en Chine sans doute). Or, sur le temps long, on ne sait pas ce que pourraient être les perturbations politiques, sociales, écologiques, géopolitiques et militaires à venir… 

Tous les scénarios de RTE évoquent une montée en gamme technologique importante. Cette vision est-elle trop optimiste ?

Certains verrous technologiques ne sauteront pas d’ici à trente ans, à l’image des déchets nucléaires. Selon moi, la vision systémique de RTE me paraît démesurée : il s’agit d’une accumulation de sauts technologiques dans des domaines variés, et d’un déploiement industriel sans précédent. J’ai du mal à croire à cette mise en œuvre dans une économie non planifiée. Sans jouer une partition forcément mélenchoniste, il me paraît difficile d’aboutir aux scénarios de RTE en comptant uniquement sur le foisonnement libéral des idées et des initiatives privées. C’est sans aucun doute à l’État de guider cette action collective, mêlant investissements directs, orientation des projets, ciblage de certains domaines prioritaires. 

RTE évoque le rôle des centrales nucléaires, des éoliennes offshore, des champs de panneaux solaires… loin de la vision très « locale » des low-tech.

J’imagine que RTE privilégie une vision d’opérations d’envergure, ce qui est logique au regard de son ADN de grande entreprise. Aucune dimension « décentralisatrice » n’est vraiment mise en avant, alors qu’on sait que les incitations fiscales en faveur de la rénovation et de l’isolation des bâtiments fonctionnent plutôt bien, par exemple. Dans le domaine des énergies renouvelables, tout semble se diriger vers les gigaprojets éoliens, photovoltaïques. On écarte les solutions individuelles, à petite échelle, ce qui se comprend du point de vue d’un industriel : mieux vaut gérer un immense site que réparer quelques éoliennes individuelles ou entretenir 10 m2 de panneaux solaires. Cela correspond aussi à la situation actuelle française, celle d’un coût du travail élevé en comparaison du coût de l’énergie et des matières premières, encore dérisoire. Mais cet équilibre évoluera sans doute à l’avenir, quand les externalités seront mieux prises en compte. Et je crois que l’acceptation sociale d’une multiplicité de panneaux solaires sur les toits, les parkings, ou d’éoliennes plus petites, serait bien supérieure à celle de vastes champs éoliens ou photovoltaïques dans nos campagnes. 

Notre système est historiquement centralisé, et c’est normal : on ne va pas gérer une centrale nucléaire selon les principes de l’horizontalité ou de l’économie sociale et solidaire. Mais ne pourrait-on pas mêler ces deux niveaux, et inciter les propriétaires de vélos et de voitures électriques à installer de quoi les charger chez eux ? Cela conduirait également à responsabiliser les citoyens. 

N’êtes-vous pas satisfait de l’utilisation de plus en plus répandue du terme « sobriété » dans la bouche de décideurs politiques et économiques ?

On voit effectivement apparaître ce terme dans des domaines peu « technophobes ». On parle de sobriété foncière au sujet de l’artificialisation des terres, par exemple. Tant mieux. Je pense que la sobriété a des liens évidents avec la philosophie antique, celle de la « juste mesure », de la vie bonne, du raisonnable, de l’adéquation entre nos envies et nos moyens. Même pour les entreprises, être sobre signifie être responsable, efficient. 

Si l’on va trop loin dans la réflexion sur la sobriété, on voit poindre des tombereaux de critiques qui nous accusent d’être décroissants. Là est bien, pourtant, le cœur du problème. Les économistes le balaient d’un revers de main, et évoquent le découplage possible entre croissance du PIB, consommation d’énergie et émissions de gaz à effet de serre. À l’horizon de l’an 3000, il faudrait multiplier le PIB de la France par 400 millions pour conserver une croissance annuelle de 2 %. Va-t-on le faire tout en étant neutre en carbone pour le prochain millénaire ? J’en doute quelque peu. À long terme, un système économique fondé sur la croissance tourne à l’absurde. 

Au centre de ce rapport se trouve la question des transports, que vous connaissez bien. Quel regard portez-vous sur la croissance importante de la vente de vélos et de voitures électriques ? Est-ce une bonne nouvelle, selon vous ?

Sur la voiture électrique, il est clair que la question de la taille et de son degré d’autonomie doit se poser dès maintenant. Pour de nombreux usages, on n’a pas besoin d’une voiture ayant une autonomie supérieure à 150 km, ni dépassant les 500 kilos. Électrifions, mais en baissant leur poids ; cela baisserait aussi les tensions sur les matières premières pour la fabrication des batteries. 

N’est-il pas trop tard ? Quand on connaît le poids d’une Tesla et son succès actuel… 

Non, je ne crois pas. Des voitures pesant 1 tonne, ce n’est pas une fatalité historique ! Souvenez-vous des 4L ou des 2CV : elles sont plutôt associées à des années de liberté ! Évidemment, cela pose la question de la cohabitation sur les routes entre de telles voitures et des chars d’assaut type SUV. À terme, il me paraît inévitable que la civilisation de la voiture disparaisse. Déplacer 100 kilos dans 1 tonne, cela n’a aucun sens au point de vue énergétique. En attendant, il faut les faire plus petites. 

Et le vélo électrique, qu’en est-il ? Il paraît loin de l’imaginaire « low-tech », non ? 

En tout cas, le vélo électrique demeure bien plus écolo que n’importe quelle voiture ! Mais, effectivement, il pose de nouveaux problèmes : absence d’interopérabilité, impossibilité de changer certaines pièces, complexité de fonctionnement. Le commun des mortels paraît de moins en moins « sachant » face à l’enrichissement technologique, comme la multiplication des circuits électroniques. Un simple afficheur digital rend la réparation presque impossible. Ce n’est même pas un problème d’accès à des pièces détachées, mais bien de compétences. 

Une partie des objets n’a pas besoin de cette inflation technologique. Faut-il que le réfrigérateur soit connecté et gère les dates de péremption ? Le gain dans la vie quotidienne n’est pas évident. C’est cela, la « low-tech » à mes yeux, faire preuve de « technodiscernement » : je n’ai rien contre les high-tech lorsqu’elles apportent une vraie valeur ajoutée, dans des secteurs comme le médical, les réseaux, les produits complexes de l’industrie. Mais certains produits du quotidien devraient, à mon sens, limiter leur complexité. Le vélo est un bon exemple : vous ne le fabriquez pas vous-même, mais, une fois chez vous, vous devriez être capable de remplacer des pièces détachées. 

De plus, les objets complexes et difficilement « amendables » se caractérisent souvent par une obsolescence marketing, bien plus puissante que l’obsolescence programmée évoquée régulièrement dans les médias : on nous vend une caducité, plus symbolique qu’effective. 

Diriez-vous que le télétravail a la capacité de régler une certaine saturation de nos réseaux de transport, et, plus largement, de réduire l’empreinte carbone de nos sociétés ?

Ce que je retiens de la crise sanitaire, au-delà d’une certaine résilience globale de notre système, c’est la possibilité d’intensifier l’usage des lieux. Travailler chez soi permet d’utiliser un lieu normalement vide en journée ; ici le numérique se révèle utile. Cela devrait conduire, rapidement espérons-le, à construire moins de bureaux, à en transformer certains en logements, et, in fine, à moins construire et atteindre la « zéro artificialisation ». 

Évidemment se pose la question de l’effet rebond : si l’on est chez soi la journée, on va chauffer plus. Bien malin qui sera capable de simuler tous les effets d’un potentiel télétravail massif ; mais celui-ci fera partie, désormais, de la nouvelle équation urbaine.

Source le Point par Romain Gonzalez

 

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