Avant la politique, une histoire d'hommes et de femmes : la vraie mémoire du bassin minier du Nord Pas de Calais
L'analyse publiée récemment par The Conversation (« Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord‑Pas‑de‑Calais vote RN (ou non) ») invite à dépasser les raccourcis simplistes. On résume trop souvent la géographie électorale à une équation comptable : Chômage + Pauvreté = Vote Rassemblement National.
C'est une lecture paresseuse. Car à indicateurs sociaux équivalents, le comportement électoral du bassin minier se sépare nettement entre le Pas-de-Calais et le Nord.
1. Le paternalisme total des Houillères : prise en charge et gratuité
Dans le Pas-de-Calais, le système des Houillères ne laissait rien au hasard. La Compagnie, puis Charbonnages de France, gérait la totalité de la vie de son personnel, des ouvriers jusqu'aux ingénieurs : le logement, les écoles, le sport, les soins médicaux avec des médecins attitrés faisant partie du personnel, et bien sûr la distribution gratuite de charbon pour tous.
Ce système s'appuyait sur des vagues de recrutement très ciblées :
- Une immigration polonaise historique, venue en famille pour répondre aux besoins de main-d'œuvre et parfaitement intégrée au fil des générations.
- Des travailleurs maghrébins (Marocains, Algériens) arrivés plus tard sous forme de contrats courts de six mois, sans leurs familles, ce qui explique la très faible proportion de population immigrée résidente aujourd'hui dans ces communes (souvent moins de 2 à 4 %).
Quand la mine s'est arrêtée, c'est toute cette armature de vie quotidienne qui s'est effondrée d'un coup. Le vote RN dans le Pas-de-Calais traduit le désarroi culturel d'une population déboussolée par la fin de cet encadrement protecteur.
2. Le drame du fond : tragédies, silicose et protection reconvertie
On ne peut pas évoquer les Houillères du Nord–Pas-de-Calais sans parler du tribut humain exorbitant payé par les mineurs.
La catastrophe de Courrières (1906), le drame absolu du bassin
- Les catastrophes majeures : La mémoire collective reste marquée par le drame absolu de Courrières en 1906 (plus de 1 099 morts), la catastrophe de Lens-Liévin à la fosse 3 de Saint-Amé en 1974 (42 morts dans un terrible coup de grisou), ou encore le drame de la fosse 10 de Oignies.
- Le coût de la santé et le reclassement : Au-delà des coups de grisou et des éboulements, la silicose et les accidents graves ont frappé des générations de travailleurs du fond. La prise en charge statutaire prévoyait alors le reclassement des agents diminués vers des postes de surface adaptés, tout en maintenant leur protection sociale.
L'âpreté du travail au fond
3. La tradition contestataire : du Parti Communiste aux grandes grèves
Parallèlement à ce paternalisme patronal, le monde minier a toujours été un foyer de contestation politique intense.
Bastion historique des syndicats ouvriers et du Parti Communiste Français (PCF), les mineurs n'ont jamais été des exécutants résignés. Leur conscience de classe, forgée dans le danger du fond, s'est illustrée dans les grands affrontements sociaux de notre histoire : des grèves de 1941 et 1948 jusqu'au grand mouvement de mai 1968, où le bassin minier s'est totalement paralysé pour défendre ses acquis et ses salaires.
C'est cet encadrement politique et syndical très fort qui a longtemps structuré la vie locale, avant que l'effondrement industriel ne laisse un vide idéologique que le Parti Communiste n'a plus réussi à combler.
4. Le Nord : l'ancrage dans la diversité industrielle
Le contraste avec le département du Nord est saisissant : le RN n'y a remporté aucune ville aux élections municipales dans le bassin houiller.
La raison réside dans la nature même du tissu économique nordiste. Certes, la mine y est née tôt (dès 1720), mais le territoire s'est structuré autour d'une multitude d'autres industries majeures :
- La sidérurgie,
- La construction ferroviaire (notamment la fabrication de wagons à Onnaing),
- L'industrie des matériaux comme Éternit et le fibro-ciment.
Cette diversité a offert au monde ouvrier nordiste une mémoire collective plus plurielle, des réseaux de solidarité plus variés et une indépendance vis-à-vis d'un patronat unique.
5. Une note personnelle : le charbon, une histoire de famille
Cette dynamique industrielle et logistique me touche directement. En 1889, mon propre grand-père est arrivé d'Angleterre à Calais comme grutier pour sa mine d'Altofts. Son rôle était stratégique : il déchargeait le charbon à coke britannique indispensable pour alimenter la sidérurgie naissante de Valenciennes, où le charbon local ne suffisait pas en qualité ou en quantité.
Cette histoire familiale rappelle à quel point le Nord a toujours été un carrefour d'échanges techniques et industriels complexes, bien loin du cliché d'un territoire replié sur lui-même.
En conclusion : la chair et le sang derrière les urnes
Réduire les choix politiques d'un territoire à de simples taux de chômage ou à des préjugés sur l'immigration est une erreur de lecture.
Ce qui se joue dans l'ancien bassin minier, c'est l'héritage vivant d'une communauté d'hommes et de femmes dont la vie entière a été façonnée par le labeur et un encadrement protecteur. Là où ce système s'est brutalement évaporé en laissant un vide affectif et social immense, le désarroi s'exprime par le rejet politique. Là où l'histoire a offert d'autres espaces d'émancipation et de diversité, la mémoire des solidarités résiste encore.
Par-dessus tout, aucune analyse politique ne devrait jamais perdre de vue la réalité charnelle de ce passé : la mémoire d'un peuple fier, héroïque et profondément humain.
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