02/11/2021

Fake news et vérités sur le poids des dépenses sociales de la France | Olivier Passet, Xerfi canal

Source Xerfi Canal Olivier Passet
 
La France représenterait à elle seule 10 à 15% de dépenses sociales du monde  (Eric Zemmour dixit)! Ce chiffre coup de massue a la vie dure. Il continue à être régulièrement mobilisé dans le débat politique par tous ceux qui souhaitent frapper les esprits sur les dérives de l’assistanat à la française, la préférence pour l’inactivité et la dépendance que le système encourage, ainsi que son surdimensionnement par rapport à la capacité contributive du pays. Un chiffre qui crée sciemment un sentiment d’écart vertigineux entre ce que représente la France en termes de richesse produite : 3 à 4% du PIB mondial et la largesse de son système social. À l’origine de ce chiffre, un calcul de coin de table datant de 2014, et portant sur 2011, hâtif et erroné de l’aveu même de son auteur (*) qui n’espérait pas une telle destinée à son approximation aventureuse.
(*) Dans une attaque contre l’« assistanat », Eric Zemmour a repris un chiffre souvent agité par la droite libérale. Il est pourtant remis en question, y compris par  Julien Damon, le sociologue à son origine (voir le Monde 13 octobre 2021)..


À l’échelle européenne, la France pèse 18% des dépenses sociales


Disons-le d’emblée, le chiffre incontestable, construit sur des données exhaustives et homogènes n’existe pas au plan mondial. Mais ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que la bonne approximation est proche de 5%. Ce chiffre a toujours été faux, en 2011 comme en 2021.


Il part d’un numérateur exact. En 2011, la France consacrait 680 Md€ à sa protection sociale et 816 Md€ en 2019. Une acception large qui recouvre les régimes publics, mais aussi privés dès lors qu’ils sont obligatoires. Et qui intègre également les coûts de fonctionnement de ces systèmes. Soit 33% du PIB hexagonal, ce qui place la France en prou des pays développés, avec les économies du Nord. Une part qui a plafonné à haut niveau au cours de la décennie.


Partons déjà des périmètres géographiques sur lesquels nous possédons les données les plus fiables et homogènes. Pour commencer l’UE, en y intégrant le Royaume-Uni, sur la même définition des dépenses sociales que celles mobilisées pour la France. Sur ce périmètre, il n’y a qu’une simple règle de trois à opérer. Les dépenses de l’UE à 28 s’établissaient à 4 570 Md€ en 2019. Et la part des dépenses sociales française représentait dès lors de l’ordre de 18% des dépenses totales européennes. Comme en 2011 d’ailleurs. On comprend d’emblée que le chiffre avancé en 2011 est délirant… Sauf à supposer que l’UE concentre à elle seule 80 à 90% des dépenses sociales du monde… Et que ni les États-Unis, ni le Canada, ni le Japon ou la Corée ne disposent d’un embryon de protection sociale. Ce qui est totalement faux bien sûr.


À l’échelle de l’OCDE, la France pèse 7 ou 8% des dépenses sociales


Pour s’en convaincre, le même calcul peut être opéré à l’échelle de l’OCDE, sur le même contour de la protection sociale que précédemment. Les résultats achèvent de disqualifier la fameuse fourchette 10-15. La France représentait de l’ordre de 7% des dépenses sociales des pays développés en 2017, dernière année connue complètement, et cette part voisinait 8,4% en 2010. Ce chiffre peut être affiné pour éliminer les effets de change et tenir compte du fait que le pouvoir d’achat des prestations est inégal d’un pays à l’autre. Mais ce perfectionnement ne fait que conforter le résultat. Le chiffre monde est donc nécessairement inférieur à 7 ou 8%.


On rentre alors dans la zone inconnue et mal renseignée et sous-développée de la protection sociale. Les estimations du BIT montrent que seulement 29% de la population mondiale est couverte par des systèmes complets de sécurité sociale, allant des allocations familiales aux pensions de vieillesse, tandis qu’une grande majorité — 71%, soit 5,2 milliards de personnes — n’est que partiellement voire pas du tout protégée.


Prenons néanmoins le cas de la Chine. Le pays s’est doté en 2011 d’un système complet qui repose sur 5 piliers obligatoires, de la santé, à la vieillesse, en passant par le chômage. Et 10 à 12 % du PIB serait alloué à son financement. Partons de cette approximation et n’ajoutons que les dépenses chinoises à l’assiette OCDE, et la part française tombe à 6,3%. En 2017, le degré d’incertitude est fort pour d’autres grandes économies. Mais le BIT situe dans une fourchette de 10-15% les dépenses sociales du Brésil, de la Russie notamment…


La part des dépenses sociales françaises se situe donc très vraisemblablement aux alentours de 5%. Cela ne retire pas à la France son titre de champion du monde de la dépense sociale, mais a au moins le mérite de dépolluer le débat, d’un chiffre qui n’a pour but que de manipuler les esprits et de nous détourner des vraies urgences.


 
 

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