03/10/2020

Jean-Dominique Senard : « Un autre capitalisme est possible »

Fermeture sans préavis de l’usine Bridgestone de Béthune, bulle à Wall Street, procès de Carlos Ghosn pour ses rémunérations au Japon… Vous plaidez pour un « capitalisme responsable », mais n’y a-t-il pas là un oxymore, deux notions incompatibles ?

Pas du tout. Le problème n’est pas le capitalisme lui-même, mais la forme qu’il prend. Songez à ses multiples variantes historiques. Certaines n’ont pas si mal fonctionné… Par exemple le capitalisme associé à l’Etat-providence, en vigueur aux Etats-Unis jusque dans les années 1970. Ou celui de Henry Ford, qui expliquait en 1920 qu’une entreprise devait faire des profits pour ne pas disparaître, mais qu’elle disparaîtrait si elle ne pensait qu’aux profits et oubliait sa raison d’être. Ou encore le modèle allemand d’économie sociale de marché. Le capitalisme, ce n’est pas seulement le modèle anglo-saxon court-termiste nourri par le texte de Milton Friedman – un article qui vient tout juste d’avoir 50 ans – où l’économiste explique que le seul rôle d’une entreprise est de faire des profits. On a schématisé sa pensée pour en faire une norme depuis Thatcher et Reagan, mais ce n’est pas une fatalité…

Difficile d’oublier les dérives de ce capitalisme-là : obsession du gain, croissance des inégalités, mépris des impacts sociaux et environnementaux à long terme

Oui, les dérives sont là. Et la méfiance vis-à-vis de ce capitalisme est telle qu’il est devenu un danger pour nos démocraties. La mondialisation, si elle a permis de sortir un très grand nombre de personnes de la pauvreté, a fragilisé certaines catégories de la population, notamment les classes moyennes des pays développés, qui se sont senties tirées vers le bas. D’où ce besoin de protection et cette poussée du populisme. Mais un autre capitalisme est possible, je le répète, un capitalisme qui respecterait les valeurs européennes : la solidarité, la contribution au bien-être collectif, le long terme, l’urgence climatique… L’Europe doit jouer son rôle. A fortiori dans un monde qui commence à s’archipelliser…

L’archipellisation, n’est-ce pas un euphémisme pour parler de l’affrontement entre le capitalisme anglo-saxon et le capitalisme d’Etat à la chinoise, tout aussi puissant ?

Aujourd’hui, ces deux grands blocs s’opposent, et les discussions internationales se résument bien souvent à un dialogue sino-américain. L’Europe devient un terrain d’affrontement pour ces deux puissances. Il faut qu’elle s’affirme, qu’elle défende son propre modèle, sans quoi ces deux blocs vont nous dominer. L’économie sociale de marché est inscrite dans les traités, et il a été difficile jusqu’ici d’unir les Européens pour la défendre… Mais je crois que le moment est venu. On a vu, avec le plan de relance d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, que l’heure était aux grandes avancées. Alors oui, j’entends déjà l’ironie – « Jean-Dominique Senard, ce doux rêveur » –, mais les pistes de réforme sont sur la table. Avec Yves Perrier, le directeur général d’Amundi, et les groupes de travail de l’Institut Montaigne, nous venons de faire des propositions très concrètes dans un rapport sur le capitalisme responsable. Il suffit de quelques années et d’une série de mesures que d’aucuns trouveront très terre à terre…

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé le 16 septembre un plan de relance ambitieux pour l’Union.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé le 16 septembre un plan de relance ambitieux pour l’Union.

Alors, que faire ?

L’idée générale, c’est que les entreprises dont les pratiques ne sont pas conformes aux valeurs européennes ne trouvent plus d’argent pour financer leurs activités courantes et leur développement. Qu’elles n’arrivent plus à drainer l’épargne vers elles. Qu’elles soient ainsi amenées à disparaître, ou poussées à évoluer pour respecter les valeurs d’un capitalisme responsable. Et qu’en parallèle les entreprises respectant ces valeurs aient accès à un capital abondant.

Pour en finir avec un capitalisme anglo-saxon hyperfinanciarisé, la solution, pour vous, passe donc par la finance…

Oui, mais au service des valeurs européennes. Pour y parvenir, il faut mobiliser l’épargne des Européens vers les entreprises. Structurellement, l’épargne est chez nous bien supérieure à celle des Etats-Unis, mais les Européens préfèrent placer leur argent dans les emprunts d’Etat, sans risque, plutôt que d’apporter du capital aux entreprises, en détenant des actions. A cela s’ajoutent les normes prudentielles qui encadrent les grandes banques et les assureurs et les empêchent aussi de financer en capital les entreprises. Il n’existe pas non plus de marché financier unifié en Europe : la fiscalité sur les produits d’investissement n’est pas la même d’un pays à l’autre, le droit des faillites diffère grandement…

Bref, nous manquons d’un marché financier puissant, qui permettrait de diversifier et d’approfondir les capacités de financement des entreprises européennes. L’essor d’un capitalisme responsable européen passe par-là, car devinez qui profite de cette faiblesse aujourd’hui ? Les chiffres sont incroyables : 45 % du total des actions des sociétés européennes cotées en Bourse est détenu par des acteurs non européens, contre seulement 10 % en 2007…

Les Européens, s’ils pensent que les entreprises sont plus vertueuses sur l’écologie et le social, seront-ils vraiment plus enclins à acheter des actions ?

Cela doit créer un sentiment de confiance nouveau. Car aujourd’hui, de toute évidence, il y a un nœud. Il faut aussi, parallèlement, creuser l’idée de créer un fonds de pension européen géré de façon mutualiste, qui viendrait compléter la retraite tout en apportant des capitaux aux entreprises responsables.

Vous plaidez également pour une réforme des normes comptables…

C’est technique, désolé, mais c’est essentiel. L’Europe s’est vu imposer des normes comptables et financières qui sont en grande partie inspirées des règles anglo-saxonnes, où le court terme prédomine : avec la notion de « mark to market », l’actif d’une société est calculé à sa valeur de marché à l’instant T, pas à moyen et long termes. Il faut impérativement reprendre le contrôle là-dessus.

Pour évaluer la performance d’une entreprise sur le plan social ou environnemental, il faut des normes… Mais les agences de notation extrafinancières européennes ont presque toutes été rachetées par des sociétés anglo-saxonnes ! Ce n’est pas l’idéal si l’on veut s’appuyer dessus pour bâtir un autre capitalisme…

Certains disent que ces rachats d’agence sont le signe d’un virage des Etats-Unis vers un capitalisme responsable. Peut-être. Mais n’est-ce pas plutôt une stratégie défensive de leur part, pour sauver un modèle qui a montré ses limites ? Je pose la question. Ce que je crois : on a besoin de labels européens ! Y compris pour faire la différence entre les entreprises qui mettent en place des actions concrètes et réelles, et – oui, il en reste encore – celles qui ne font que du « greenwashing ».

Justement, le modèle allemand de codétermination, avec un pouvoir partagé entre les actionnaires et les syndicats, n’est-il pas le bon outil pour un « capitalisme responsable » ?

La loi Pacte a consacré cela, et c’est le sens de l’histoire. Ici, chez Renault, quatre des seize administrateurs sont des représentants des salariés, et c’est une excellente chose. L’entreprise n’appartient pas qu’à ses actionnaires, mais aussi à ses parties prenantes : actionnaires et salariés, bien sûr, mais également clients, fournisseurs… D’ailleurs, je note que la notion de la « raison d’être » des entreprises, cette notion que nous avons défendue avec Nicole Notat dans le rapport rendu en 2018 au gouvernement, qui a inspiré la loi Pacte et conduit à changer le Code civil, a fait son chemin. Quantité de sociétés ont travaillé ou travaillent dessus aujourd’hui.

Dans un monde ouvert, une entreprise répondant aux critères du capitalisme responsable sera-t-elle compétitive face à des sociétés chinoises ou américaines ?

Il existe quantité d’études sérieuses qui montrent que c’est déjà le cas. Notamment parce qu’elles attirent les meilleurs talents, qui ont besoin de sens. Attention quand même : prendre en compte les questions sociales et environnementales ne veut pas dire que l’entreprise ne doit pas être performante. Parce que sans profit, une entreprise disparaît.

Des profits, certes… mais si les investisseurs continuent d’exiger des retours sur investissement de 15 %, rien ne changera vraiment…

Je suis plus optimiste. Cela commence déjà à changer. Les investisseurs se regroupent pour exiger des critères environnementaux et sociaux solides. Et les entreprises européennes doivent être moteurs sur ce sujet.

Le chemin est étroit. Chez Renault, vous avez annoncé en mai dernier la suppression de 15 000 postes, dont 4 600 en France. Ça ne contribue pas à faire aimer le capitalisme…

Oui, c’est compliqué, mais il y a des décisions impératives étant donné la situation de l’entreprise. Renault va revoir son organisation, et c’est compris par tout le monde, car c’est fait de façon responsable. Toutes les questions sont désormais abordées avec les syndicats. Personne ne sera laissé de côté, on trouvera un avenir à chacun. Cela a toujours été ma façon de faire, chez Michelin comme chez Renault. La lucidité est la première vertu des entreprises.

[Senard] Bio express

1953 : Naissance à Neuilly

1976 : Diplôme de HEC

1979 : Entre chez Total

1987 : Rejoint Saint-Gobain

1996 : Directeur financier de Pechiney

2005 : Directeur financier puis président de Michelin

2018 : Rapport sur le rôle de l’entreprise dans la société, avec Nicole Notat

2019 : Président de Renault et de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi

 
 

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