Le premier ministre entame cette semaine une série de concertations avec les corps intermédiaires, conformément à la demande du chef de l’Etat. Sans garantie de succès. Laurent Nuñez, sous le feu des critiques, est néanmoins conforté au ministère de l’intérieur.
Au lendemain d’un week-end de violences dans les plus grandes villes de France, et faute d’annonce substantielle de la part d’Emmanuel Macron, lors de son allocution dimanche 18 octobre au soir, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a tenté de convaincre que « l’Etat tient (…) quand c’est difficile ». Le chef du gouvernement a ainsi annoncé, à l’issue d’une cellule interministérielle de crise Place Beauvau, lundi, la mise en place, le soir même, de couvre-feux « localisés » et « partiels » pour protéger les commerces des pillages et des destructions.
« Il est hors de question de laisser s’installer le bordel », a-t-il prévenu, soulignant que celui-ci est « très localisé sur des centres urbains ». Il ne s’agit pas pour autant « de mettre tout Paris sous couvre-feu, ça n’a pas de sens », a tempéré le premier ministre, Matignon précisant que ces interdictions de circuler ne concerneraient, selon les endroits, que les mineurs.
En fin de journée, des couvre-feux ont été annoncés, notamment à Paris, Lyon, Lille, Bordeaux et Nice. Des décisions prises localement par le couple maire-préfet, et critiquées par la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier. « Un couvre-feu ne peut être une réponse politique à une crise sociale », a-t-elle commenté, évoquant les « conséquences lourdes » de telles « mesures d’exception ».
La rumeur avait circulé, dimanche, du déclenchement de l’état d’urgence par Emmanuel Macron, un dispositif d’exception permettant à l’Etat d’aller beaucoup plus loin que le couvre-feu dans la restriction des libertés. L’entourage du chef de l’Etat confirme que la question « a été instruite, comme toutes les hypothèses », mais n’a « jamais été actée ». Sébastien Lecornu s’est dit prêt, de son côté, à recourir à l’état d’urgence « si c’est utile », mais c’est « un objet politique lourd, y compris dans sa mise en place ».
Laurent Nuñez, le fusible idéal
Reste que les dégâts occasionnés au cours du week-end représentent une nouvelle difficulté financière pour le gouvernement, qui tente de faire adopter un budget périlleux au Parlement. Selon le ministre du commerce, des PME et du tourisme, Serge Papin, « 3 000 commerces au moins (…) ont subi des dégradations ou des pillages » depuis samedi. Un « fonds de soutien spécifique » sera débloqué pour l’ensemble de ces établissements, a assuré le premier ministre.
L’allocution d’Emmanuel Macron a laissé peu d’options politiques à la disposition du gouvernement pour sortir d’un mouvement social désormais enkysté. Dimanche, les oppositions avaient désigné le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, comme le fusible idéal alors que Sébastien Lecornu peinait à établir la responsabilité de l’exécutif dans les failles constatées du maintien de l’ordre.
Si le chef du gouvernement refuse de céder à la pression qui pèse sur son exécutif, Laurent Nuñez n’a pas échappé au feu roulant des critiques et des mises en cause de sa doctrine du maintien de l’ordre. « Oui, samedi, dans certaines grandes villes, on a perdu le contrôle », a concédé le ministre de l’intérieur, lundi matin sur France Inter. Une heure auparavant, l’Elysée avait fait savoir que le locataire de la Place Beauvau avait lui-même présenté sa démission, dimanche soir, au président de la République, après son allocution de 20 heures. Et que celle-ci avait été refusée.
Une chorégraphie bien rodée au sommet de l’Etat : Emmanuel Macron, au nom de « la continuité » de l’action publique, a maintenu son ministre dans ses fonctions. Dans une telle crise, « on avait opérationnellement besoin de tout sauf d’une vacance à Beauvau », justifie l’Elysée.
« Je pense que la situation est suffisamment difficile pour que, justement, on joue au jeu des démissions », a, de son côté, ironisé Sébastien Lecornu. Il a préféré dédouaner Laurent Nuñez, qui « n’est pas un politicien » et dont le parcours dans les renseignements et en préfecture témoigne de son « expertise ». « Comme dans toutes les opérations difficiles, il y a des choses qu’on réussit et il y a des choses qui merdent », a philosophé le premier ministre.
« C’est tout à l’honneur [de Laurent Nuñez] de prendre ses responsabilités et de les assumer jusqu’au bout », a appuyé la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon. Le ministre de l’intérieur « a eu au moins la classe de proposer sa démission », a salué sur X le leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon. « Je pense que le président de la République a refusé la démission de son ministre de l’intérieur parce qu’en réalité il n’y a plus personne derrière M. Nuñez », a moqué le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella.
Mea culpa
Cette fin de non-recevoir du couple exécutif n’a pas empêché Laurent Nuñez d’acter sa « responsabilité » dans le chaos engendré par la sous-estimation du dispositif sécuritaire autour des manifestations du 17 octobre. Un mea culpa prolongé dans l’ensemble des interventions médiatiques des ministres dépêchés lundi matin sur les plateaux pour commenter l’allocution présidentielle. « Nous avons failli incontestablement ce week-end », a lancé sur France 2 le ministre de la justice, Gérald Darmanin.
Signe d’un pouvoir en bout de course, l’invitation lancée dimanche soir par Emmanuel Macron aux chefs de parti politique à se réunir autour du premier ministre à Matignon semble mal partie. La réunion doit se tenir jeudi à 14 h 30, mais ni la candidate RN à l’élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen, ni Jordan Bardella, n’y participeront, ont-ils fait savoir, alors que le premier ministre s’exprimait sur le perron de la Place Beauvau.
Ce dernier les a invités à « reconsidérer leur position », car il veut, dit-il, « parler du maintien de l’ordre » aux responsables politiques. « Depuis maintenant trois semaines, on nous explique que “la police tue” ou “la police blesse”. Depuis deux jours, on nous dit “que fait la police ?”, a persiflé le chef du gouvernement, visant notamment LFI, mais je ne suis pas sûr que tout le monde connaisse bien, parmi la classe politique, la doctrine du maintien de l’ordre. »
Convaincu qu’il y a « un agenda de bordélisation d’ultragauche jusqu’à l’élection présidentielle », Sébastien Lecornu entend également mettre à l’ordre du jour de cette réunion « la sécurité de la campagne présidentielle ». Deux jours après les attaques des émeutiers contre des lieux de pouvoir, « il n’est pas question que des minorités violentes (…) nous empêchent de tenir cette élection », s’alarme-t-il.
« Si le premier ministre n’est pas un menteur ni une personne qui veut organiser le désordre, il doit nommer et prouver son accusation. Sinon, qu’il s’excuse, se taise et cesse d’attiser le désordre comme il le fait », a interpellé sur X Jean-Luc Mélenchon, qui jure n’avoir « pas entendu qui que ce soit parler de cela, ni en privé ni en public ». Chez les « insoumis » et Les Ecologistes, on assure au Monde que l’invitation du premier ministre n’est pas encore arrivée. Les organisations syndicales sont conviées mercredi matin à Matignon.
« La réalité, c’est qu’on a un mouvement social qui s’étend et qu’il n’y a aucune perspective politique de sortie par le haut. Résultat, les manifs vont continuer », s’est désolé, sur France Inter, le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, qui doit prochainement être reçu par le premier ministre.
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