8/19/26

Eric Vuillard auteur et lauréat du prix Goncourt 2017

 

960pxvuillardj16bertini10024051.jpg


Informé sur cet auteur préstigieux, lauréat du prix Goncourt en 2017 pour son livre "L'ordre du Jour" , j'ai voulu en savoir plus.
Éric Vuillard est unécrivain, cinéaste et scénariste français né le 4 mai 1968 à Lyon. Il est mondialement reconnu pour son style littéraire unique qui réinvente le récit historique de non-fiction et a remporté le prestigieux prix Goncourt en 2017 pour son livre L'Ordre du jour .   
L'écriture d'Éric Vuillard se situe à la frontière du récit historique, de l'essai et de la chronique politique. Publié principalement par la maison d'édition  Actes Sud , il se distingue par des textes courts, incisifs et très visuels, hérités de son expérience de cinéaste.  Sa « marque de fabrique » consiste à zoomer sur les angles morts ou les coulisses de la grande Histoire. Il met en lumière les mécanismes de la domination, l'aveuglement des puissants et la place des anonymes lors des grands moments de bascule. 
Œuvres Littéraires Majeures
  • Conquistadors (2009) : Un récit épique sur la conquête du Pérou par Pizarro et la chute de l'Empire Inca. 
  • La Bataille d'Occident (2012) : Une plongée implacable dans la mécanique absurde de la Première Guerre mondiale. 
  • Congo (2012) : Une œuvre qui explore la terrible colonisation et le partage de l'Afrique par les puissances européennes. 
  • Tristesse de la terre (2014) : Une réflexion sur le spectacle de Buffalo Bill et la mise en scène de la destruction des Amérindiens. 
  • 14 juillet (2016) : Le récit de la prise de la Bastille écrit à hauteur d'homme, du point de vue de la foule ordinaire. 
  • L'Ordre du jour (2017) : Ce livre couronné par le Goncourt dissèque le ralliement secret des grands industriels allemands au régime nazi et les coulisses de l'Anschluss. 
  • La Guerre des pauvres (2019) : Un focus sur la révolte des paysans menée par Thomas Müntzer en Allemagne au XVIe siècle. 
  • Une sortie honorable (2022) : Une charge féroce et pamphlétaire contre les intérêts financiers et politiques entourant la guerre d'Indochine. 
  • Les Orphelins : Une histoire de Billy the Kid (2026) : Son dernier ouvrage, qui revisite le mythe de Billy the Kid et interroge la violence fondatrice de la démocratie américaine. 
Carrière de Cinéaste
En parallèle de son panache d'auteur, il a réalisé plusieurs longs métrages, notamment :
  • L'Homme qui marche (2006) 
  • Mateo Falcone (2008), une adaptation cinématographique de la célèbre nouvelle de Prosper Mérimée. 
A: Une sortie honorable
Publié en 2022 chez Actes Sud "Une sortie honorable"  est un récit historique incisif. Il dissèque avec ironie et férocité les coulisses de la  guerre d'Indochine . Fidèle à sa méthode littéraire, l'auteur ne raconte pas les batailles du point de vue des soldats, mais met en lumière l'aveuglement, la cupidité et le cynisme de l'élite politique et financière française qui a mené au désastre de Diên Biên Phu.       
Les Thèmes Principaux du Récit
    • L'envers du décor politique : Vuillard reconstitue les débats de l'Assemblée nationale où les discours grandiloquents cachent mal l'enlisement militaire et le refus d'admettre la réalité du terrain. 
    • Les intérêts financiers cachés : Le livre expose l'influence majeure de la Banque de l'Indochine et des grandes entreprises coloniales (comme les plantations de caoutchouc Michelin), qui ont poussé à la continuation de la guerre pour préserver leurs profits, bien après que la cause militaire ait été perdue. 
    • Le mépris colonialiste : L'auteur dénonce le racisme systémique et l'arrogance des dirigeants français, persuadés de leur supériorité face à un peuple vietnamien qu'ils sous-estimaient profondément. 
    • La débâcle finale : Le récit culmine avec la chute de Diên Bien Phu et la manière dont les responsables politiques ont cherché à négocier une « sortie honorable » — qui s'est avérée être un fiasco humanitaire et militaire. 
    • Vidéo YouTube
B: L'Ordre du jour
Publié en 2017 chez Actes Sud, c'est l'œuvre la plus célèbre d'Éric Vuillard, récompensée par le prestigieux prix Goncourt 2017 . En à peine 150 pages, ce récit historique foudroyant dévoile les coulisses, les compromissions et les lâchetés politiques et économiques qui ont permis l'ascension d'Adolf Hitler et l'annexion de l'Autriche (l'Anschluss).  
Les Moments Clés du Récit
    • La 20 février 1933 : Le livre s'ouvre sur une rencontre secrète à Berlin entre Adolf Hitler, Hermann Göring et 24 grands industriels allemands (dont les dirigeants de Krupp, Opel, Siemens et BASF réunion). Ces patrons de la finance financent massivement la campagne du parti nazi en échange d'une promesse de stabilité économique et de destruction des syndicats.    
    • L'intimidation de Kurt von Schuschnigg : Vuillard a rencontré en scène la rencontre de Berchtesgaden en février 1938. Le chancelier autrichien y est psychologiquement broyé et humilié par Hitler, qui exige sa capitulation politique totale sous peine d'invasion.  
    • La tragi-comédie de l'Anschluss : L'auteur désamorce le mythe de la machine de guerre nazie infaillible. Il raconte la panne géante des panzers allemands lors de leur entrée en Autriche, transformant l'invasion en un immense embouteillage militaire caché par la propagande. 
    • Le thé de Chamberlain : Le récit dépeint le dîner d'adieu ironique à Londres où Neville Chamberlain, alors Premier ministre britannique, se fait manipuler par Joachim von Ribbentrop pendant que l'Autriche est en train d'être envahie.  
Les Thèmes Centraux
    • La banalité du mal économique : Vuillard montre que le nazisme n'est pas seulement né d'une folie idéologique, mais qu'il a été activement soutenu et financé par le grand capitalisme allemand. 
    • L'aveuglement des démocraties : Le texte fustige la lâcheté, la diplomatie de salon et le manque de courage des dirigeants européens face aux provocations hitlériennes. 
    • L'exploitation humaine : La fin du livre rappelle que ces mêmes entreprises allemandes (comme Krupp ou IG Farben) ont profité massivement, pendant la guerre, de la main-d'œuvre gratuite issue des camps de concentration.  
    • Vidéo YouTube.
Comparaison : L'Ordre du jour vs Une sortie honorable   
CaractéristiqueL'Ordre du jour (2017) Une sortie honorable (2022) 
Conflit centralSeconde Guerre mondiale (Prémices)Guerre d'Indochine
principe du câbleLes industriels allemands et les nazisL'élite politique et financière française
Événement pivotL'Anschluss (1938)Diên Biên Phu (1954)
Ton du récitTragique, cynique et ironiquePamphlétaire, féroce et satirique
Dans ses récits, Éric Vuillard applique aux   industriels français la même grille de lecture féroce qu'aux patrons allemands : il dénonce le cynisme d'un grand capitalisme prêt à sacrifier des vies humaines pour préserver ses marges financières et ses monopoles coloniaux. 
C'est principalement dans Une sortie honorable (2022) qu'il décortique leur rôle clé lors de la guerre d'Indochine. La Banque de l'Indochine et la dynastie coloniale. Vuillard met en lumière la Banque de l'Indochine État véritable  dans l'État à l'époque.    
  • Le mécanisme : L'auteur montre comment cette institution financière tenait le destin de la colonie entre ses mains. 
  • Le cynisme : Alors que les soldats français et vietnamiens meurent par milliers dans la boue et les rizières, les administrateurs de la banque et les actionnaires parisiens continuent de toucher des dividendes records. 
  • L'impunité : Le livre dénonce « l'affaire des piastres », un trafic financier à grande échelle basé sur un taux de changement artificiel qui a permis à de grandes entreprises et à des spéculateurs de s'enrichir sur le dos du contribuable français.

Le caoutchouc et l'empire Michelin

Un chapitre mémorable d' Une sortie honorable est consacré aux plantations de caoutchouc de la compagnie Michelin au Vietnam.   
  • L'exploitation sauvage : Vuillard décrit les conditions de travail infra-humaines des coolies vietnamiens, s'appuyant sur les rapports d'inspecteurs du travail de l'époque. Les ouvriers y sont traités comme du bétail, fustigés et sous-payés, sous la surveillance de contremaîtres brutaux. 
  • Le coût humain du profit : L'auteur dresse un parallèle glaçant entre l'arbre à caoutchouc qui saigne pour produire le latex et le sang versé par les travailleurs indigènes. Pour Michelin, la guerre n'était pas une question de grandeur nationale, mais une nécessité logistique pour protéger ses investissements privés et ses immenses concessions agricoles.

La collusion avec le pouvoir politique

Tout comme dans L'Ordre du jour , Vuillard insiste sur la porosité entre le patronat et la classe politique française. 
  • Le lobbying de salon : Les représentants des grandes entreprises coloniales (mines, charbon, transports) hantent les couloirs de l'Assemblée nationale et des ministères. 
  • L'aveuglement volontaire : Ce sont eux qui, selon l'auteur, achètent l'opinion et influencent les députés pour prolonger un conflit pourtant militairement perdu d'avance, dans le seul mais de retarder le moment où ils devront abandonner leurs concessions et leurs profits.
Lors de la parution d' une sortie honorable en 2022, la réaction du monde des affaires s'est caractérisée par un silence de plomb, l'évitement et l'absence de démenti factuel . Contrairement aux polémiques politiques ou éditoriales classiques, les grandes institutions et entreprises ciblées ont choisi une stratégie de discrétion absolue pour ne pas alimenter le succès du livre.  
1. La stratégie du profil bas et du silence radio
Les entités directement visées dans le récit — comme les successeurs historiques de la Banque de l'Indochine (aujourd'hui intégrée à de grands groupes bancaires comme le Crédit Agricole ) ou la direction de la multinationale Michelin — n'ont publié aucun communiqué officiel, ni engagé de poursuites en diffamation  .      
Ce silence s'explique par deux facteurs clés :
  • L'inattaquabilité des sources : Le livre d'Éric Vuillard n'est pas une fiction spéculative, mais un texte qui s'appuie rigoureusement sur des documents d'archives réelles , notamment les rapports officiels de l'inspection du travail de 1930 sur les conditions de vie apocalyptiques des coolies vietnamiens. Contester les faits auraient obligé ces entreprises à ouvrir publiquement leurs propres archives historiques.  
  • Éviter « l' effet Streisand » : Attaquer un auteur lauréat du prix Goncourt aurait massivement médiatisé le livre auprès du grand public et des milieux financiers, braquant les projecteurs sur un passé colonial que ces entreprises préfèrent laisser de côté.  

2. La gêne face à la mise en cause du « Capitalisme de Papa »

Dans la presse économique et financière traditionnelle (comme Les Échos ), le livre a été traité principalement sous l'angle strictement littéraire ou historique, plutôt que sous l'angle d'une critique d'actualité. 
Toutefois, la gêne des milieux d'affaires résidait dans la démonstration implacable de Vuillard : il prouve que la guerre a été prolongée pour des motifs comptables (sauvegarder les investissements, maximiser les dividendes d'actionnaires parisiens). À une époque moderne où les entreprises mettent en avant leur responsabilité sociétale (RSE) et leur éthique, voir de grandes marques françaises associées à la torture, au travail forcé et au trafic des piastres a été perçue comme un coup dur pour leur image de marque historique.
3. L'accueil des médias indépendants et de la critique sociale
Si le grand patronat s'est muré dans le silence, les médias spécialisés dans l'analyse économique et sociale (tels que Alternatives Économiques ou Mediapart ) ont abondamment relayé l'ouvrage. Ils ont utilisé Une sortie honorable comme un outil pédagogique pour illustrer la notion de "criminalité en col blanc" et rappeler comment les élites financières de l'époque étaient capables de déconnecter totalement leurs profits parisiens des réalités sanglantes du terrain indochinois.        

No comments:

Post a Comment

Je tiens ce blog depuis fin 2005. Tout lecteur peut commenter sous email valide et sous anonymat. Tout peut être écrit mais dans le respect de la liberté de penser de chacun et la courtoisie. Je modère les commentaires.