30/05/2022

Gaspard Koenig: «Nous ne sommes pas condamnés à gérer le pays comme un cabinet de conseil» ... plaidoyer d'un libéral pour la radicalité comme moteur d'évolution sociale

ENTRETIEN - Le philosophe, fondateur du think-tank GenerationLibre et du Mouvement Simple, juge le débat d’idées et l’examen des grands penseurs plus nécessaires que jamais en ces temps apparemment dépolitisés.

LE FIGARO. - Dans un article pour la revue Horizons, vous avez revendiqué de vous classer à l’«extrême centre». C’est pourtant une notion utilisée de manière péjorative. Pourquoi la revendiquez-vous?

Gaspard KOENIG. - Il est assez ironique que cet article figure dans la revue Horizons (le mouvement d’Édouard Philippe, NDLR), parce que mon point de départ, c’est une recherche de radicalité. Celle-ci est toujours sous-tendue par des projets intellectuels: je ne pense pas qu’on soit condamné à gérer le pays comme un cabinet de conseil. Les doctrines politiques héritées des grands débats que la démocratie entretient depuis plus de deux siècles entre libéralisme, socialisme, souverainisme, et mille autres -ismes, sont toujours valides ; on peut interpréter les problèmes les plus contemporains comme la crise du vivant ou l’économie des données personnelles à l’aune de ces vieux concepts. Nous ne sommes pas du tout dans une ère post-politique comme certains le pensaient il y a encore quelques années ni dans une ère post-historique comme Fukuyama l’avait prétendu. La véritable mission de la politique est de construire un idéal pour les citoyens. On peut et on doit porter des propositions radicales, y compris au sein d’un espace raisonnable comme celui du centre. La raison n’est pas condamnée à être pusillanime!

Vous dites que le centre doit être à la fois plus radical et moins révolutionnaire. Qu’entendez-vous par là?

Comme Popper, je condamne l’idée même d’utopie, parce qu’une utopie essaie de tout reconstruire et se donne un plan de la société où tout est organisé de A à Z. Au fond, par construction, et indépendamment de son contenu même, toute utopie est destinée à échouer par rapport à l’infinie complexité du réel qu’aucune doctrine politique ne pourrait englober. Et si on veut absolument la forcer sur le réel, cela conduit à des privations de liberté et à des drames humains. Déjà la première utopie énoncée comme telle, l’Utopia de Thomas More, est un texte absolument atroce, qui décrit une île où tout est réglementé: la taille des rues, les heures de travail, les loisirs… Ce constructivisme ne laisse aucune place à la volonté individuelle. Une utopie, un mouvement révolutionnaire, c’est généralement l’imagination d’une poignée d’hommes et de femmes qui projettent leurs fantasmes sur l’ensemble du corps social. En revanche, une doctrine radicale du centre est construite sur l’idée qu’on laisse les individus élaborer leurs propres utopies, leurs propres modes de vie. De cet ordre spontané, nul ne sait ce qui émergera. On ne peut prévoir à l’avance le résultat global de réformes telles que le revenu universel qui visent à donner à chacun, précisément, les moyens de son autonomie.

On associe souvent au centre un pragmatisme gestionnaire. Saint-Simon entendait ainsi remplacer «le gouvernement des hommes par l’administration des choses». N’y a-t-il pas un risque de basculement vers cette administration des choses quand on veut contourner les utopies et demeurer au centre?

Je suis d’abord libéral avant d’être centriste. Centriste, c’est parce qu’il faut bien me mettre dans une case politique. Centre, gauche, droite, ce sont finalement des notions très affectives dont le contenu en philosophie politique est faible. Pour répondre à votre question, dans la tradition libérale, il y a en effet les utilitaristes - dont Saint-Simon, lecteur de Bentham, est très proche - mais on trouve aussi des penseurs comme Tocqueville, qui placent toujours l’exercice du jugement personnel, du libre-arbitre, de la délibération collective, au-dessus de la bonne gestion qui finit par dévitaliser toutes les passions humaines.

Par ailleurs, le «pragmatisme» tellement à la mode, c’est une méthode légitime bien sûr, mais non une finalité politique. Ceux qui prétendent s’y limiter, faire seulement «ce qui marche», entretiennent en fait une finalité cachée: l’optimisation du bien-être, le calcul des plaisirs et des peines. Ils ne sont donc pas hors du champ politique: ils s’inscrivent dans un idéal qui est celui de l’utilitarisme. Simplement ils ne se l’avouent pas. C’est toute la fraude intellectuelle de nos bons gestionnaires.

« Pour être politiquement pertinent et historiquement pérenne, le centre libéral doit à son tour assumer une pensée politique »

Une majorité politique constituée par un bloc central n’est-elle pas de nature à annihiler ce qui fait l’essence du débat démocratique, à savoir la confrontation d’idées contradictoires?

Ce n’est pas ce que je vois aujourd’hui. À gauche en particulier renaît une doctrine. Les Insoumis veulent s’opposer au consensus néolibéral qu’ils ont associé à la gauche de gouvernement historique. Ils reconstruisent une doctrine de rupture qui contient des éléments idéologiques forts sans être aussi extrême qu’on veut bien l’imaginer - elle se distingue de l’anticapitalisme, par exemple. Par ailleurs, j’ai remarqué pendant ma campagne que, sous l’écume d’un débat présidentiel condamné à rester superficiel, les idéaux politiques sont toujours bien vivants au sein des partis. Même les nouvelles formations qui se créent ou les vieux partis sur le déclin comme le Parti radical sont animés par de vifs débats théoriques. Pour être politiquement pertinent et historiquement pérenne, le centre libéral doit à son tour assumer une pensée politique, ce que n’a pour le moment jamais voulu faire La République en marche.

Vous vous dressez contre un idéalisme déconnecté du réel mais vous-même avez un principe exclusif: la liberté d’abord. Puis vous avez voulu vous présenter à la présidentielle pour défendre une idée: la «simplification». N’est-ce pas une approche trop intellectuelle? Quelles leçons tirez-vous de votre pré-campagne?

La simplification n’était pas le thème unique mais le point d’entrée qui me permettait de décliner les propositions sur lesquelles je travaille depuis longtemps comme le revenu universel, la propriété des données, l’autonomie locale, le droit du vivant, etc. Ce qui est passionnant pour un intellectuel en campagne, c’est de rencontrer des publics qui attendent des réponses concrètes. Que ce soit en tenant des réunions publiques ou en discutant avec les maires (parrainages obligent!), il faut appliquer ses idées générales aux PLUi (plan local d’urbanisme international) et aux SCoT (schéma de cohérence territoriale), à la gestion de l’eau, à la crise du foncier…

Quand on reste dans un rôle d’intellectuel, il est aisé d’évacuer certains sujets par des considérations à la serpe ; là, on est obligé de mettre les mains dans le cambouis du quotidien. À ce titre, j’apprécie beaucoup Alexandre Kojève: un philosophe hégélien qui s’est retrouvé à mettre en place le Gatt au Trésor français parce que le libre-échange correspondait à son idéal de fin de l’histoire. Kojève explique que si Platon a échoué à Syracuse quand il conseillait le tyran Denys, c’est parce qu’il était trop déconnecté: il aurait dû tester ses idées avec l’administration de Syracuse. Une campagne électorale est un bon exercice de ce point de vue.

Je constate cependant toute la difficulté de défendre mes idées dans le cadre de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Le libéralisme, qui promeut la délégation du pouvoir et l’autonomie, n’est pas compatible avec la Ve République d’après-1962, qui met en place la figure du sauveur, comme l’a analysé l’historien Jean Garrigues dans un récent essai. Je comprends mieux pourquoi le libéralisme a disparu de la scène politique. Mais je ne désespère pas de l’y réintroduire! Patience et longueur de temps…

 

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