03/01/2022

Alain-Gérard Slama: «Notre pays face au vertige de la perte de légitimité de ses “élites”»

Source Figaro Vox
 
TRIBUNE - La capacité même des «élites» - terme entendu sans connotation morale - à gouverner la France est aujourd’hui remise en cause, explique le philosophe.

Normalien, agrégé de lettres classiques, longtemps titulaire de la chaire d’histoire des idées politiques à Sciences Po, ancien éditorialiste et ancien membre du comité éditorial du Figaro, Alain-Gérard Slama est l’auteur de dix ouvrages.Il a notamment publié La Régression démocratique (Perrin, coll. «Tempus», 2002), prix de l’essai de l’Académie française, La Société d’indifférence (Plon, 2009), distingué par le prix Jean-Zay, et Les Écrivains qui ont fait la République (Plon 2012).

La France est dans le pot au noir - cette zone météorologique intertropicale, redoutée des navigateurs, où, nous expliquent les guides nautiques, «les vents sont changeants et difficiles à prévoir». Ainsi en va-t-il de notre vie politique. L’ancien premier ministre, Édouard Philippe, mettait en garde le 16 septembre contre l’arrivée de «tempêtes» . Tempête sanitaire, certes, (tant il est clair que, depuis la fin de l’été, la leçon des défaillances gouvernementales du premier trimestre 2020 n’a pas été tirée), mais aussi financière (soutenue, pour quelque temps, par la Banque centrale européenne), sociale (faillites en cascade, un million de chômeurs supplémentaires prévus) et «sociétale» (allant des «gilets jaunes» aux populistes et aux identitaristes ethniques et religieux).

Ces sombres pronostics, les instituts de sondages sont loin de les contredire. Non seulement ils constatent un affolement, une volatilité électorale d’une ampleur sans précédent, qui rendent toute prévision hasardeuse, mais ils s’effraient de l’aggravation des fragilités d’une société de plus en plus divisée. D’après une récente étude de l’institut Ipsos (associé à la Fondation Jean Jaurès et à l’Institut Montaigne) sur les «fractures françaises» - fractures que Chirac évoquait en 1995 pudiquement au singulier, alors que le pays était déjà en miettes -, le peuple français est aujourd’hui le plus méfiant de la planète à l’égard de ses dirigeants, juste devant le Brésil et le Chili.

Ce n’est pas une première, dira-t-on, en évoquant les mouvements antiparlementaires des années 1930. Cependant, ce n’est plus tant la légitimité des institutions qui est prioritairement en cause aujourd’hui, ni même la «corruption» de ceux qui occupent les places. Mais la capacité des élites, dénoncées a priori comme un système hégémonique de castes, à gouverner.

« Les élites des sociétés démocratiques se trouvent paralysées par l’horreur du conflit »

On aura vu en effet, au cours de ces années, disqualifier tour à tour les élus, puis les technocrates sur lesquels ceux-ci s’appuyaient, puis les experts des différentes disciplines universitaires appelés à la rescousse, puis les juges sollicités en dernière instance arbitrale, pour ne rien dire aujourd’hui des médecins rhabillés en gourous par un habile Marseillais. Et tout cela sans que, à aucun moment, il se soit trouvé, dans le monde intellectuel, littéraire et académique, un nouveau Lévi-Strauss, un Michel Foucault, un nouveau Raymond Aron, un nouveau Sartre - comme il existe un Sandel aux États-Unis ou un Sloterdijk en Allemagne - pour élever à une hauteur lisible par tous, et répercutée par une université digne de ce nom, les termes d’un débat permettant à chacun de se situer et de trouver ses propres repères. Nous avons pour seules ressources la «déconstruction» de Derrida, qui démolit les élites, et l’«habitus» de Bourdieu, qui les délégitime - concepts que, au surplus, ni l’un ni l’autre n’a inventé.

Or, sans même avoir besoin d’évoquer la fable saint-simonienne des abeilles et des frelons, et moins encore le modèle tayloriste américain, on ne voit guère comment une société pourrait se passer d’élites, définies au sens large et sans connotation morale, par l’ambition de l’excellence dans l’exercice des responsabilités publiques et privées.

Convenons-en, nos élites, du moins celles qui restent en France, n’ont guère bonne mine. Elles n’ont pas cessé, en fait, depuis l’échec des régimes totalitaires du XXe siècle, de nourrir le sentiment de culpabilité que Benda, dans sa Trahison des clercs, leur avait inoculé en 1927 en leur reprochant d’avoir sacrifié les valeurs universelles de la justice et de la raison à des passions politiques érigées en obligations morales et de s’être engagés sur la pente totalitaire au nom du «réalisme» de l’action. Le paradoxe de cette critique, justifiée en son fond - car le totalitarisme est bel et bien le fruit de la passion et non l’effet pervers des Lumières - est que les élites des sociétés démocratiques se trouvent paralysées par l’horreur du conflit.

Le point ultime de ce rejet est la négation de l’alternance droite-gauche, considérée comme une maladie du débat démocratique, alors qu’elle en est la condition, dans la mesure où elle oblige aux confrontations constructives en favorisant chez les citoyens, témoins des polémiques contradictoires entretenues autour des mêmes valeurs, la prise de conscience qu’il n’existe, pour aucun problème politique, de solution univoque. Il n’est pas douteux que, en privant l’hémicycle de sa fonction de chambre d’écho de nos grands débats nationaux, l’«extrême centrisme» incarné, volens nolens, par le président Macron (que l’on peut résumer en trois formules: Jupiter, un pouvoir appuyé sur un grand parti du centre au lieu de gouverner «au centre» à la manière de Valéry Giscard d’Estaing, et «j’ai étudié le problème, il en résulte que») explique en grande partie l’effacement redoutable des élites du personnel politique: tant il est vrai que le refus du conflit favorise la violence en cédant à des revendications contraires aux valeurs de la République, et que les confrontations qui n’ont pas lieu au sein du Parlement se radicalisent dans la rue.

Grandes peurs du millénarisme

Le malaise de la démocratie française va de pair avec le désenchantement de ses élites. Il faut leur rendre, avec la parole, leur place dans nos institutions. Une curieuse concomitance a vu paraître, ce mois-ci, deux publications: un numéro de la remarquable revue Inflexions, où se rencontrent quelques-uns des meilleurs esprits de notre armée, et dont le thème est troublant: «L’échec». L’autre titre est l’ultime numéro du Débat, où Pierre Nora, prenant congé, tire sa révérence d’historien de la mémoire avec une épitaphe qui ne manque pas de panache: «La mémoire a été une Cause, avant de devenir une industrie, pour finir en routine». Autrement dit, la mémoire a cessé d’être une cause juste en opposant à la société un droit objectif au bénéfice d’un particularisme subjectif.

En fait, ces élites de plus en plus discréditées, voire haïes comme autant d’ennemis du peuple, à l’exception de quelques transfuges, se prêtant à «faire le buzz» pour être admis sur les antennes - devraient être plus particulièrement soutenues et écoutées dans un pays tel que le nôtre, enfanté par l’alliance de l’État et de l’école. Peut-être la défaite de ces héritiers des Lumières était-elle inévitable dans un moment de «réensauvagement» où surgissent à notre horizon les quatre grandes peurs du millénarisme: peur des grandes invasions, peur de la révolte des gueux, peur des pandémies, peur de la fin du monde. Mais ce n’est certes pas en prêtant la main à ceux qui ne voient de salut que dans l’imitation des démocratures d’Europe centrale et d’Amérique, ou dans le retour à l’Ancien régime qu’ils renoueront avec le projet d’un sapere aude («ose penser par toi-même») conçu, entre autres, par Diderot, Rousseau et Kant pour plusieurs siècles.

 
 

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