17/11/2020

Complotisme, relativisme, post-vérité: à qui la faute?

 L’incroyable succès du documentaire «Hold-up», qui met en avant des finalités délirantes (pêle-mêle: «great reset», guerre bactériologique, nanoparticules et crypto-monnaies) à une pandémie dont on refuse d’accepter qu’elle soit due au hasard, a donné lieu à un concert médiatique de dénonciation consternée du complotisme et de ses effets ravageurs sur la démocratie. L’échec des grands médias à déconstruire efficacement le discours conspirationniste à grand coup de «fact-checking», doit nous interroger sur l’impuissance du postmoderne à contrer ce relativisme. Un relativisme qu’il a contribué à produire et qui est présent à tous les étages de la société.

En effet, s’il y a un complotisme populiste, unanimement conspué, il y a aussi une post-vérité dans certaines élites, moins souvent dénoncée. Avec quelles armes convaincre ceux qui voient de la fraude partout dans l’élection de Joe Biden, lorsqu’on a passé soi-même quatre ans à soupçonner la main russe dans l’élection de Donald Trump? Comment prétendre combattre le relativisme, quand on a comme M.Delfraissy alors président du Comité consultatif d’éthique, déclaré: «Je ne sais pas ce que sont le bien et le mal» (interview à Valeurs actuelles du 3 mars 2018)? Comment critiquer les grosses ficelles d’un documentaire complotiste à la bande-son angoissante, quand on les a soi-même employées pour dénoncer les catholiques «intégristes» ou la main toute-puissante du capitalisme «néolibéral»?

Refus de la contingence

Le complotisme, la tentation de trouver des boucs émissaires, le refus de la contingence, ont toujours existé. Mais il est vrai qu’ils prennent aujourd’hui une nouvelle dimension: décuplés par la puissance des réseaux sociaux, accentués par une polarisation politique qui transforme l’adversaire en ennemi, ils sont d’autant plus difficiles à combattre que les émetteurs qui se présentent en «gardiens de la vérité» ont perdu la confiance des citoyens. Les autorités politiques, scientifiques et médiatiques n’ont plus de crédit: leur parole résonne dans le vide. Pour répondre à cette crise profonde, il faut se poser la question de l’origine de ce relativisme généralisé.

Qui a déconstruit méthodiquement les institutions, sapé la notion d’autorité ? Qui a affirmé que « la vérité » n’existait pas et qu’il n’y avait que des subjectivités ?

La gauche intellectuelle n’est pas la dernière responsable dans l’émergence de ce climat de post-vérité. Qui a déconstruit méthodiquement les institutions, sapé la notion d’autorité? Qui a affirmé que «la vérité» n’existait pas et qu’il n’y avait que des subjectivités? Qui a cherché, derrière les énoncés les plus banals des structures de pouvoir cachées? Qui a démantelé les plus simples évidences au nom de la lutte contre le préjugé? Qui a affirmé que ce qui comptait n’était pas le contenu d’un discours mais le statut de celui qui l’énonce? Il n’y a pas de réalité, il n’y a que le langage, il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations, le réalisme est réactionnaire: voilà ce qu’on enseigne depuis quarante ans dans les universités occidentales imbibées de French Theory.

«Si l’éloge postmoderne du mensonge n’a rien à enseigner aux populistes, il désarme leurs adversaires», écrit le philosophe italien Maurizio Ferraris dans Post-vérité et autres énigmes (PUF, 2019). «Le postmoderne voulait entonner un hymne à la liberté et il a entonné les trompettes de Trump», ajoute l’intellectuel. On récolte ce que l’on sème. À force de relativiser la vérité, d’en faire une antique métaphore dans les universités, la gauche postmoderne a préparé le terrain et permis l’avènement de monstres qu’elle est désormais impuissante à combattre.

«Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances» écrivait Proust. Le mot «post-vérité», qui désigne précisément cette imperméabilité entre les faits et les discours, est entré dans le dictionnaire en 2016, année du Brexit et de l’élection de Trump. Depuis, la lutte contre les «fake news» n’a cessé d’occuper une partie de l’intelligentsia progressiste. Celle-ci est inefficace: elle ne convainc que ceux qui sont déjà d’accord, et accentue le biais de confirmation (la propension que nous avons à ne sélectionner que les informations allant dans le sens de nos propres croyances). La censure est-elle aussi contre-productive: on l’a vu dans le cas de «Hold-Up», le rejet du documentaire par certaines plateformes n’a fait qu’en renforcer l’attrait. Plutôt que de perdre son temps à tenter de vider l’océan du complot à la petite cuillère, il faut essayer de réparer l’émetteur, c’est-à-dire restaurer la confiance, et rétablir l’autorité du contenu, sapé par des décennies de déconstruction. C’est un chemin long, qui nécessite davantage que les imprécations et la bonne conscience d’une élite aujourd’hui en état de fragilisation inédite.


 
 

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