07/10/2020

« Il faut faire le deuil d’un monde sans coronavirus »

Dominique Costagliola, épidémiologiste, biomathématicienne et directrice de recherche à l’Inserm analyse pour « l’Obs » la progression du virus en France.
 
  Source: nouvelobs.com Par Bérénice Rocfort-Giovanni 
 
Dans plusieurs métropoles, dont Paris, la situation épidémique a atteint un stade critique. Quels indicateurs vous inquiètent particulièrement ?

Les cas ont commencé à augmenter mi-juillet chez les moins de 40 ans, puis mi-août et de façon notable début septembre chez les plus de 40 ans. Ces dernières semaines, le fait marquant et malgré tout attendu est l’augmentation des hospitalisations et des admissions en réanimation. Mais la vitesse de croissance n’est pas du tout la même qu’en mars, quand ces chiffres doublaient tous les trois jours. Là, ils doublent toutes les deux semaines. Cela peut donner le sentiment qu’il ne se passe rien de grave, mais on devrait plutôt se dire que ce rythme nous laisse le temps d’agir avant que la situation devienne impossible à gérer. Il y a eu aussi la dernière publication du conseil scientifique. Ses prévisions concernant l’occupation des lits d’hôpitaux sont très préoccupantes.

Quand certains prétendent qu’il ne se passe rien, les bras vous en tombent. Les données sont là, arrêtez de dire des bêtises ! De même, affirmer que seuls les décès comptent pour apprécier la gravité de l’épidémie est révoltant. On a vu que des malades avec des formes sévères mettaient des mois avant de récupérer une vie normale. Selon plusieurs études, les organes restent atteints et la fatigue persiste des semaines après l’infection chez certains patients.

Où la situation vous semble-t-elle la plus compliquée ?

Presque toutes les grandes villes sont désormais touchées. En ce moment, les données ne sont pas réjouissantes à Toulouse, Lille… La densité de population joue beaucoup. En mars, on a « figé » l’épidémie grâce au confinement, mais elle était surtout grave en région parisienne, dans le Grand Est et un peu aussi en Bourgogne et dans les Hauts-de-France. Là, le virus est partout, ce qui rend la gestion de la crise encore plus complexe. Il n’y a pas un endroit où l’on puisse se permettre de ne pas être vigilant.

On note tout de même une légère amélioration à Marseille, Bordeaux et Nice. Peut-on espérer la même chose pour Paris et sa région ?

Les tendances sont difficiles à interpréter d’une semaine à l’autre à cause du délai entre le début des symptômes et la date de prélèvement, qui est assez long et variable, entre trois et cinq jours en fonction des régions. Il faut plutôt regarder les chiffres à l’échelle de deux ou trois semaines. Le problème est que Paris et sa région sont l’endroit en France où la densité de population est la plus forte et où il y a le plus de contacts entre les populations. On ne peut pas attendre pour prendre des mesures. Chaque fois qu’on attend, le mur se rapproche.

Que faire pour enrayer cette escalade ?

Il faut absolument respecter les mesures barrières, c’est important de le répéter : le masque, systématiquement, et une distance entre les personnes.

Autre type de mesure : le triptyque dépister-tracer-isoler. Mais, même si moins de tests sont pratiqués, les délais sont encore trop longs pour avoir un rendez-vous puis obtenir les résultats. Il y avait tellement de retard à rattraper… On peut encore s’améliorer sur ce point.

En ce qui concerne le traçage, on voit que la proportion de personnes dépistées autour desquelles une enquête est menée est assez élevée : près de 90 %. Mais là encore, les délais sont trop longs. Si on veut rompre les chaînes de transmission, il faut mener ces investigations très rapidement. J’ai vu sur le site de l’assurance-maladie que grâce à une nouvelle disposition, les gens à qui on a recommandé de s’isoler allaient avoir un arrêt de travail sans délai de carence, c’est un point positif. Quelqu’un qui a des symptômes doit s’isoler, même en attendant son test. Mais il faut un cadre simple pour cela, en sachant qu’il est difficile de s’isoler dans son milieu familial.

Enfin, il faut diminuer le nombre de contacts, grâce notamment à la fermeture des restaurants, bars et salles de sport. Par ailleurs, beaucoup d’employeurs sont revenus à une philosophie de présence maximale au travail, après avoir poussé leurs salariés au télétravail pendant le confinement, je vois ça y compris dans mon milieu professionnel. Je ne comprends pas pourquoi on ne dit pas plutôt aux gens : « Restez le plus possible en télétravail. » La mesure présente deux avantages : on a moins de contacts et moins de monde dans les transports en commun. Quand on voit les images des gens entassés dans les rames de trains ou de métro…

Fermer les restaurants et les bars provoque, à chaque fois, des protestations…

Je comprends que les restaurateurs et gérants d’établissements soient en colère, parce qu’ils n’ont pas les moyens de vivre. Mais comment fait-on pour contrôler l’épidémie ? On ne peut pas la laisser courir. Si on fait cela, on est reparti pour quelque chose qui va ressembler à mars, quand l’ensemble des lits de réanimation étaient occupés par des malades du Covid. Or, en temps ordinaire, ces lits ne servent pas qu’à ça, ils ne sont pas vides en attendant le Covid ! Aucune mesure n’est efficace ni observée à 100 %, il faut donc les cumuler pour arriver à contrôler le virus. D’autres pays ou villes font mieux que nous sur la période de l’après-confinement. L’Italie ou New York, où les restaurants sont restés longtemps fermés, ont été beaucoup plus précautionneux que nous. En France, le discours post-confinement était « c’est comme avant ». Il a fallu des semaines avant que l’on dise que le masque était nécessaire dans les lieux publics, à l’intérieur et au travail. Ces tergiversations étaient incompréhensibles. Bien sûr que personne ne trouve ça agréable de porter le masque, mais ça n’obère pas la vie. Tandis que si on doit être reconfinés…

Depuis la rentrée, de nouvelles restrictions ont été décidées. Il faut attendre pour voir leur effet, c’est ce qui rend cette crise complexe à gérer. On est dans cette balance : on ne sait pas si ce qu’on a fait suffit ou si on doit rajouter une nouvelle couche. La dégradation de la situation se voit plus vite que l’impact des mesures. Les personnes qui iront à l’hôpital en octobre sont déjà infectées, il n’y a plus rien que l’on puisse faire. En prenant des mesures maintenant, on agit sur ce qui va se passer au mois de novembre. Si on prend un exemple historique, les dernières mesures prises dans la crise de la vache folle ne servaient déjà plus à rien car le problème était sous contrôle, il n’y allait plus y avoir de nouvelles contaminations chez les animaux.

Ne peut-on pas, malgré tout, espérer une évolution favorable « naturelle » de l’épidémie ?

Dire que « les jeunes n’ont qu’à s’immuniser » n’a aucun sens, déjà parce que les catégories d’âges ne sont pas étanches, le virus finit donc par être transmis aux plus âgés. Par ailleurs, on observe que même dans les zones les plus touchées du monde, le nombre de personnes chez qui on détecte des anticorps n’est pas si élevé que ça. Tout ce discours autour de l’immunité grégaire n’était pas bien réfléchi car le concept a été historiquement développé dans le cadre de stratégies liées à la vaccination. On s’est servi de ces calculs pour voir quel objectif il fallait atteindre en termes de vaccination avant de contrôler, voire d’éradiquer une maladie. Les modèles ont par exemple montré qu’il fallait atteindre 60 % d’immunité pour vaincre la variole, et on y est arrivé. 60 % d’immunité dans l’ensemble des pays du monde, pendant plusieurs années, c’était faisable. Et sans réservoir animal, la maladie ne peut pas revenir. Mais on voit bien que pour d’autres pathologies, la situation est différente. Dans le cas de la rougeole, il faut plus de 95 % d’immunité. Tout dépend de la transmissibilité propre de chaque maladie.

Il faudra donc attendre un vaccin…

Croire que l’on sera sauvé le jour où on aura un vaccin est un tout petit peu naïf. Je suis désolée de devoir dire ça, le vaccin ne sera pas un miracle. On pense que si l’on arrivait à vacciner 60 à 70 % de la population mondiale, cela ferait le job. Mais ce n’est pas si facile que ça ! On ne va pas vacciner tout le monde du jour au lendemain, il faudra plusieurs années. Certaines maladies pour lesquelles on a un vaccin n’ont pas pour autant été éradiquées. Je pense à la polio par exemple, qui persiste encore en quelques endroits (Pakistan, Afghanistan). J’ai été vaccinée quand j’étais enfant et je ne suis pas toute jeune. Vous voyez que ça ne suffit pas d’avoir un vaccin. Il faut la logistique derrière qui permette d’avoir la bonne couverture. Quand des gens disent que l’épidémie est finie, ils se trompent. L’épidémie ne peut pas être finie en France quand elle est en train de courir partout dans le monde. Une maladie infectieuse peut revenir. Si l’Italie se mettait à relâcher ses efforts maintenant, le Covid réapparaîtrait.

Et ce n’est pas parce que des essais sont en cours qu’on aura forcément un vaccin ! Les pistes sur lesquelles travaillent les laboratoires occidentaux sont nouvelles, on n’a pas beaucoup d’expérience. On n’a jamais fait de vaccin contre le coronavirus pour l’homme, juste chez les animaux. Mais immunologiquement, on pense qu’un vaccin est possible, alors qu’on n’en est pas très sûrs pour un virus comme le VIH.

A terme, on devrait donc avoir un vaccin partiellement efficace. La question est de savoir quand et comment. On n’insiste pas assez sur ce point. La simple production des doses est un enjeu technologique et industriel majeur. Les firmes pharmaceutiques ont négocié avec les gouvernements pour commencer à en fabriquer sans savoir si le vaccin va marcher. Elles veulent s’assurer qu’une partie du coût sera prise en charge. C’est un modèle de développement assurantiel assez différent de ce qu’on fait habituellement.

A quand une sortie de crise, s’il est possible de l’évaluer ?

Chaque maladie a son génie propre. Sars-CoV-2 ne se comporte pas du tout comme Sars-CoV-1, le virus responsable du Sras, bien que leur séquence virale soit proche à 80 %. Sars-Cov-2 se transmet avant qu’on soit malade et donne de nombreuses formes asymptomatiques. Je m’attends à ce que le Covid devienne comme la grippe, avec une saisonnalité marquée et une atténuation en été. Le nouveau coronavirus a commencé à beaucoup circuler début 2020. Il y aura encore cette saison hivernale 2020-2021 et probablement une autre, en 2021-2022. C’est un minimum pour moi. La chose qui n’est pas dite est qu’il faut faire le deuil d’un monde sans coronavirus, on n’a pas le choix.

Propos recueillis par Bérénice Rocfort-Giovanni

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