Sept semaines après le retour au pouvoir de Donald Trump, j’écrivais dans L’Express que le dirigeant américain "est parvenu à stupéfier Américains et Européens par un mélange totalement inédit de mensonges flagrants, de décisions brusquées et de menaces grossières ; mais une fois passés les premiers mois de sidération, il se heurtera fatalement dans son pays à l’institution judiciaire, au Congrès, à l’administration et à la presse – le tout rapidement amplifié par d’inévitables règlements de comptes au sein de son entourage."
Dix mois plus tard, ce processus semble bien enclenché, mais l’effet de sidération aux États-Unis est loin d’avoir disparu. L’ancien homme d’affaires, redevenu président - après avoir cumulé six faillites, trente-quatre inculpations, une condamnation et deux impeachments - bénéficie toujours du solide soutien de sa base républicaine, ce qui lui permet de poursuivre une politique à la fois erratique et ravageuse : violation de la constitution en contournant le Congrès et en recevant de somptueux cadeaux de la part d’États étrangers ; démantèlement de l’administration avec le désastreux épisode du Doge - initialement censé augmenter l’efficacité du gouvernement ; brutalisation de la société en faisant intervenir dans divers États les sbires hâtivement formés du ICE – agence chargée de contrôler l’immigration par des moyens expéditifs ; intimidations systématiques allant de menaces contre des sénateurs comme Mark Kelly à l’humiliation de chefs d’État étrangers comme Volodymyr Zelensky ; instrumentalisation de la justice pour harceler d’anciens adversaires, faire taire ses détracteurs, museler la presse ou acculer à la démission tous ceux qui font obstacle à ses caprices économiques ou politiques - le dernier en date étant le président de la Fed Jerome Powell ; tentatives répétées de dissimulation de tous documents susceptibles de l’incriminer personnellement ; dénonciation violente et permanente de ses prédécesseurs démocrates ; poursuite d’une politique étrangère basée sur le dynamitage d’anciennes alliances, la prédation économique et l’expansion territoriale, depuis le Venezuela jusqu’au Groenland. Tout cela au service de son appétit de puissance et de ses propres finances, qu’il promeut en défendant l’indéfendable, en exagérant grossièrement et en mentant effrontément.
Alcoolisme et anonymat
Pourquoi cet épisode nous rappelle-t-il immanquablement l’aventure de Joseph McCarthy ? D’abord parce qu’entre 1950 et 1954, ce sénateur du Wisconsin a bénéficié pendant quatre ans du soutien massif de la base du parti républicain et gardé une très forte emprise sur ses dirigeants. Ensuite, parce qu’au prétexte d’une croisade anticommuniste, il a utilisé son double titre de président de la commission des opérations gouvernementales et de la sous-commission permanente d’enquêtes pour déployer une panoplie qui nous est désormais familière : menaces, manipulations, chantages, insinuations, exagérations, mensonges, violences verbales, instrumentalisations, statistiques truquées, diffamations et harcèlement judiciaire, afin de s’attaquer successivement ou simultanément au Département d’État, à l’administration, à l’Église protestante, à l’armée, aux juges, aux anciens présidents démocrates Roosevelt et Truman, aux homosexuels, à Hollywood, à la Voix de l’Amérique, à la presse, à la CIA, aux syndicats et à plusieurs de ses collègues du Congrès. Enfin parce que, durant cette féroce croisade de quatre années, McCarthy a fait montre de quelques traits de caractère qui nous sont également familiers : autoritarisme, narcissisme, psychopathie, paranoïa, agressivité, manque de contrôle, mégalomanie, idées délirantes, absence totale de remords ou de sentiment de culpabilité. Et si tout cela ne suffisait pas à associer les deux hommes, on ajouterait ce détail significatif : McCarthy et Trump ont eu le même conseiller, en la personne de l’ancien procureur et avocat marron Roy Cohn, spécialisé dans la défense des grands mafieux - dont il avait parfaitement intériorisé le modus operandi.
Le sénateur McCarthy a mal fini : il s’en était pris à trop d’intérêts et d’institutions à la fois, et après trois années d’un silence apeuré, quelques hommes courageux ont relevé la tête : le journaliste Edward Murrow, qui a exposé au grand jour les méthodes de McCarthy dans un documentaire de l’émission télévisée See it Now le 9 mars 1954 ; trois mois plus tard, c’est l’avocat de l’armée Joseph Welch qui le met en difficulté lors des auditions télévisées de la sous-commission permanente d’enquête ; ce sont ensuite les sénateurs républicains Ralph Flanders et Charles Potter qui dénoncent les attaques insensées de McCarthy contre des vétérans et des héros de guerre. En décembre 1954, après trois mois de délibération, les sénateurs votent à une large majorité en faveur de la censure de leur collègue, qui se voit également retirer ses présidences. Ayant malgré tout achevé son mandat, il sombrera ensuite dans l’alcoolisme et l’anonymat.
Hostilité grandissante des Américains
Voilà enfin deux différences : Donald Trump est préservé à jamais de l’anonymat par deux présidences et une fortune colossale, tandis que l’alcoolisme lui est épargné par le Coca-Cola. Mais à sept décennies d’intervalle, ses propres excès et les solides ressorts de la démocratie américaine lui réserveront sans doute un échec tout aussi décisif - dont le processus est déjà enclenché : Mark Kelly, sénateur de l’Arizona, astronaute et vétéran très décoré, a été menacé de mort par Donald Trump pour avoir déclaré que les soldats n’avaient pas à suivre des ordres manifestement illégaux ; mais loin de s’incliner, le sénateur a persisté dans ses déclarations et porté plainte en justice. Le journaliste Michael Wolff, que Trump voulait intimider en l’assignant en justice pour lui faire payer un milliard de dollars, réplique par un contre-procès, sur la base du premier amendement de la Constitution. Un juge fédéral ordonne la reprise des projets d’éoliennes suspendus par l’administration Trump, tandis que six procureurs fédéraux démissionnent pour protester contre le refus du ministère de la Justice d’associer l’État du Minnesota à l’enquête sur le meurtre de Renée Good par un membre de l’ICE – que la nièce du président, Mary Trump, a qualifié d’"agence fasciste".
L’hostilité grandissante de la population et de nombreux gouverneurs à l’action violente et désordonnée de cette agence prend de l’ampleur dans le pays, tandis que l’effet des hausses de droits de douane et des réductions de crédits aux organismes de santé attise les mécontentements. Les interminables atermoiements dans la publication des dossiers de l’affaire Epstein entretiennent la suspicion, même au sein de la base Maga. Les juges de la Cour suprême, même les plus partiaux, éprouvent des difficultés croissantes pour couvrir les actions d’un président qui subordonne la politique intérieure, la politique étrangère et la défense nationale à ses intérêts personnels au sens le plus étroit. Et puis, il y a l’inexorable dégradation mentale de Donald Trump, qui donne des inquiétudes, stimule les rivalités au sein de son entourage et contraint les chefs d’Etat étrangers à intégrer discrètement la dimension psychiatrique dans leurs calculs diplomatiques. Enfin, il y a le Congrès, paralysé pendant des mois, mais qui commence à donner de la voix - notamment au sujet de l’emploi des forces armées sans en référer au Congrès. C’est ainsi que le président de la Chambre des représentants Mike Johnson et le chef de la majorité républicaine au Sénat John Tune, tous deux républicains, viennent d’exprimer leur opposition à toute action militaire au Groenland ; et le représentant républicain Don Bacon d’ajouter : "S’il envahit, ce sera probablement la fin de sa présidence."
"J'ai confiance dans les démocraties"
Retour à l’Histoire : le 14 janvier 1941, le ministre des Affaires étrangères britanniques Anthony Eden annonce au général de Gaulle que les États-Unis veulent envoyer à Saint-Pierre-et-Miquelon un croiseur et deux destroyers, et lui demande ce qu’il fera si ces navires franchissent les limites des eaux territoriales françaises ; le Général répond que les marins français feront les sommations d’usage - et tireront si les intrus passent outre. Eden lève les bras au ciel, mais de Gaulle ajoute en souriant : "Je comprends vos alarmes, mais j’ai confiance dans les démocraties."
C’est que De Gaulle savait pouvoir compter sur le Congrès et l’opinion publique aux États-Unis ; et c’est parce que les Européens ont eux aussi confiance dans la démocratie américaine qu’ils ont envoyé des contingents symboliques au Groenland. A l’époque, cette démocratie ne se limitait nullement au président Roosevelt et à son secrétaire d’État Cordell Hull ; aujourd’hui, elle ne se limite pas davantage au président Trump et à son secrétaire d’État Marco Rubio…
*François Kersaudy est historien. Il est notamment l’auteur de De Gaulle et Roosevelt et d’une biographie du général MacArthur. Son dernier ouvrage : Dix faces cachées du communisme. (Perrin)
"Trump connaîtra le même échec que McCarthy" : les prédictions de l'historien François Kersaudy
L’autoritarisme, le narcissisme et la mégalomanie du président américain rappellent le sénateur anticommuniste, qui avait lui aussi Roy Cohn comme conseiller. Mais pour l'historien, la démocratie américaine sera la plus forte.
No comments:
Post a Comment
Je tiens ce blog depuis fin 2005. Tout lecteur peut commenter sous email valide et sous anonymat. Tout peut être écrit mais dans le respect de la liberté de penser de chacun et la courtoisie. Je modère les commentaires.