En ce dimanche après-midi, les clients du Géant Casino d’Angers défilent dans les allées pour remplir leur Caddie de viande, de poisson et autres produits alimentaires. Une scène typique de supermarché, à un détail près : il n’y a pas un seul caissier. Sous l’œil vigilant des agents de sécurité, ce sont les chalands qui, aux caisses automatiques, scannent eux-mêmes leurs achats.
Le simple fait que cet hypermarché soit ouvert aurait pu nous mettre la puce à l’oreille. En France, le Code du travail interdit à la plupart des commerces de faire travailler des salariés au-delà de 13 heures le dimanche. Mais avec le shopping 24 heures sur 24 que permettent aujourd’hui le commerce en ligne et ses géants comme Amazon, la grande distribution tente de rester dans le jeu en recourant de plus en plus aux caisses en libre-service.

“Le dimanche c’est sacré”

La tendance soulève un tollé en France, pays très attaché au repos dominical pour les travailleurs et leur famille. Si les terminaux automatiques cohabitent souvent avec les hôtes de caisse de chair et d’os, les syndicats estiment que l’essor du libre-service menace le mode de vie à la française en favorisant le consumérisme et l’automatisation à l’américaine, et met en péril des milliers d’emplois.
“Le dimanche, c’est sacré”, résume Patrice Auvinet, secrétaire de la section commerce de la CGT à Angers, ville moyenne de l’ouest de la France. “Revenir là-dessus, c’est changer la société française. Et si les caisses automatiques se banalisent, les conséquences seront catastrophiques pour les travailleurs.”
Depuis août dernier, le groupe Casino, numéro un en nombre de grandes surfaces en France, teste l’ouverture le dimanche après-midi dans cet hypermarché d’Angers, grâce au recours exclusif aux caisses automatiques. L’expérience a été étendue à au moins 20 autres grandes surfaces dans tout le pays, dans un vent de mécontentement.

Ouvert pour Noël

Cette semaine, Casino a aggravé son cas auprès des syndicats en devenant la première enseigne de distribution en France à ouvrir le 25 décembre, ainsi que la quasi-totalité de ses magasins, dont celui d’Angers, grâce au même procédé. Le groupe a précisé dans un communiqué son intention d’en faire autant le 1er janvier, une initiative qui n’est “que le prolongement de ce qui se fait déjà les dimanches après-midi”.
C’est l’actuel président Emmanuel Macron qui, en 2015, alors ministre de l’Économie, a ouvert la voie aux dérogations au repos dominical avec sa loi “sur la modernisation de l’économie”, qui assouplit la réglementation sur les horaires d’ouverture des commerces à Paris et dans sa région ainsi que dans certaines zones touristiques. Des mesures pourfendues par les syndicats, qui dénoncent la sape d’acquis sociaux remportés de haute lutte.
Mais pour les distributeurs, les restrictions toujours en vigueur en dehors des centres-villes sont un frein en ces temps où le commerce en ligne bouleverse le paysage économique du secteur. Les magasins physiques ne cessent de perdre du terrain face au e-commerce, et à en croire la grande distribution, c’est une question de vie ou de mort.

Dette colossale

“Le monde change, et nous évoluons dans un environnement très concurrentiel, juge Sébastien Corrado, le directeur commercial et marketing distribution de Casino France. Internet n’a pas de frontières, c’est à nous de nous adapter à de nouveaux modes de consommation pour rester dans le jeu et en sortir gagnants.”
Et le groupe Casino en particulier, présent aussi en Amérique du Sud et en Asie, a bien besoin d’augmenter ses bénéfices ces temps-ci : sa maison mère [Rallye] a été placée en procédure de sauvegarde, et le groupe doit restructurer une dette colossale.
Casino utilisait déjà les caisses automatiques dans 130 petites surfaces de Paris et d’autres grandes villes afin d’ouvrir jusqu’à minuit, voire 24 heures sur 24. Mais les hypermarchés du groupe, à l’image de celui d’Angers, font travailler des milliers de personnes, souvent dans des zones périurbaines où l’emploi est rare.

Manifestation contre la destruction d’emplois

En août, le premier dimanche après-midi d’ouverture, 200 manifestants s’étaient rassemblés devant le Géant Casino d’Angers pour entonner des slogans vibrants de colère et dénoncer ce qu’ils considèrent comme un pas de plus vers un basculement destructeur d’emplois.
Le tumulte est monté d’un cran quand les manifestants ont été rejoints par des représentants locaux du mouvement des “gilets jaunes”, apparu l’année dernière en réaction à la stagnation des salaires et à la baisse du pouvoir d’achat. Dénonçant une érosion du niveau de vie des employés, ils ont envahi le magasin pour jeter des produits à terre et chahuter les clients lors de leur passage aux caisses automatiques.
“Aujourd’hui ce n’est que le début, et qui peut dire où ça s’arrêtera ?” demande Xavier Roche, représentant CGT dans une autre enseigne, Carrefour, qui s’est joint aux manifestations. Il redoute que son groupe, qui utilise déjà les caisses automatiques pour ouvrir le dimanche ses petites surfaces, n’étende aussi le dispositif aux supers et aux hypers. “D’abord c’est le dimanche après-midi, et ensuite c’est 24 heures sur 24”, s’inquiète Xavier Roche.

Tendance mondiale

Une chose est sûre : les supermarchés sans hôte de caisse gagnent du terrain partout dans le monde. Amazon a repoussé les limites en ouvrant aux États-Unis Amazon Go, une supérette où on peut faire ses achats sans aucune interaction humaine. En Grande-Bretagne, Tesco teste aussi des magasins sans caissiers. En Chine, les commerces sont de plus en plus nombreux à recourir au paiement par reconnaissance faciale : l’acheteur qui a au préalable enregistré sa photo et l’a reliée à un compte bancaire règle en passant simplement son visage devant une caméra – plus besoin de porte-monnaie ni d’application mobile.
Le groupe Casino n’en est pas là. Mais il s’en rapproche. En 2018, il a inauguré à deux pas des Champs-Élysées, à Paris, un concept-store où vous scannez et payez sur une même appli foie gras, fleurs et autres produits haut de gamme. Des écrans interactifs sont là pour vous renseigner sur les qualités nutritionnelles, le prix et la cote de popularité d’un produit. Vous ne trouvez pas le fromage ? Un écran d’information commandé par la voix vous dirige vers le rayon en question. Le magasin compte une dizaine d’employés chargés du service clients et de la mise en rayon, mais aucun hôte de caisse. Ce genre d’offre séduit largement une clientèle pressée et à l’aise avec les technologies.
Nous répondons aux besoins de nos clients, assure Sébastien Corrado, le directeur marketing. Si nous n’avons plus à fermer, tout le monde est gagnant : les gens y gagnent en praticité, et nos ventes augmentent. Cela profite aussi à nos collaborateurs.”

Les effets de l’automatisation se font déjà sentir

Un argumentaire qui ne tient pas debout pour les employés qui craignent que l’ouverture de nuit des supérettes, et plus encore des hypermarchés le dimanche après-midi, soit le cheval de Troie de l’automatisation complète de leurs métiers. Saliha Guechaichia, 47 ans, est inquiète depuis que le Géant Casino a ouvert pour ce premier dimanche après-midi, sans elle et les autres hôtes de caisse, dont beaucoup sont des mères célibataires avec des enfants à charge. Elle a commencé à travailler chez Casino il y a trente ans pour un modeste salaire qui leur permet, à elle et à sa famille, de se débrouiller.
“Avant il y avait 22 postes avec des caissières, il n’y en a plus que 13”, constate cette employée syndiquée que nous rencontrons, avec d’autres salariés mécontents, dans un café en face de l’hypermarché. Huit caisses automatiques viennent d’être installées, précise-t-elle, et d’autres sont annoncées. Elle lâche :
Nous sommes inquiets. Ce n’est pas un test : les machines ne repartiront pas.”

Certains employés plus enthousiastes

Les plus jeunes sont moins critiques. “Les machines ne nous remplaceront jamais complètement”, assure Arthur Hornoy, 20 ans, qui travaille à temps partiel en caisse pour financer ses études. “Nous sommes formés pour repérer les gens qui volent, par exemple. Une machine ne sait pas faire ça.”
Le problème le plus gênant, pour lui qui voudrait travailler plus le dimanche pour mieux gagner sa vie, c’est le droit du travail qui l’en empêche. [L’ouverture dominicale] “ne nous prend pas nos emplois, puisqu’on n’a de toute façon pas le droit de travailler, analyse-t-il. Si l’entreprise pouvait nous faire travailler, elle le ferait – l’après-midi les files d’attente aux caisses automatiques sont interminables.”
De fait, les hôtes de caisse n’ont pas encore terminé leur service que les “animateurs” chargés d’aider les clients aux caisses automatiques sont déjà débordés. Marvim Bolina Naubir, étudiant lui aussi, va et vient autour des terminaux pour répondre aux nombreuses questions des chalands.
Nous sommes 2, pour 8 caisses automatiques, là où il pourrait y avoir 6 autres caissiers, explique le jeune homme de 21 ans. Les anciens en particulier ont peur que les machines utilisées le dimanche après-midi soient en service toute la semaine, et que leurs emplois disparaissent.”

Emplois peu qualifiés

Depuis dix ans, environ 15 000 postes d’hôte de caisse, soit un dixième du total, ont disparu en France. Si on est loin des centaines de milliers de pertes d’emplois annoncées par les syndicats, les disparitions de postes devraient augmenter avec l’essor de l’automatisation, confirme Mathieu Hocquelet, sociologue du travail au Centre d’études et de recherches sur les qualifications. “Ce sont des emplois peu qualifiés, ce qui augure d’un chômage de masse”, estime-t-il.
Au Géant Casino, aucun hôte de caisse n’a été licencié pour le moment, constate Saliha Guechaichia. Mais ceux qui ne travaillent plus en caisse sont formés à d’autres tâches, comme la mise en rayon et l’accueil. Et impossible de dire combien de temps ces emplois seront préservés, déplore-t-elle.
Même si on leur donne la flexibilité qu’ils demandent, ils en voudront toujours plus. Tous les acquis sociaux qu’on a gagnés s’effondrent comme un château de cartes.”