19/05/2020

Nicolas Baverez – La croissance, meilleure ennemie du climat ?, via @LePoint

Article de Nicolas Baverez écrit en h=janvier 2020 sur le Point avant le Covid19; mais très intéressant.

La conférence de Davos 2020 a été placée cette année sous le signe de la protection de l'environnement. Pour la première fois, les grands dirigeants économiques ont mis en tête de leurs préoccupations et des risques l'échec dans la lutte contre le réchauffement climatique, les événements extrêmes et la chute de la biodiversité.

Le duel Trump-Greta Thunberg

Dans le même temps, le World Economic Forum a montré que le principe « un système deux mondes » s'applique à l'écologie comme à la géopolitique, marquée par une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. Il a en effet été dominé par le choc des futurs, à travers la confrontation entre Greta Thunberg et Donald Trump. La première a rappelé que « notre maison est toujours en feu » pour mieux fustiger l'inaction et les mensonges des décideurs mondiaux. Le second a mis en garde contre «  les prophètes de malheur et leurs prédictions d'apocalypse » et vanté les mérites de la croissance et du modèle américain.
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Neutralité carbone

Ce dialogue de sourd éclaire les trois dilemmes qui paralysent la lutte contre le changement climatique. Comment, dans les pays développés, répondre à la révolte des classes moyennes pour lesquelles la fin du mois prime sur la fin du monde ? Comment, dans les pays émergents, convaincre dirigeants et populations d'intégrer la contrainte environnementale dans le développement, alors que le seul équipement de la Chine et de l'Inde en centrales à charbon annihile les effets d'une neutralité carbone de l'Europe à l'horizon 2050 ? Comment mettre en œuvre les mesures que chacun sait indispensables sans déchaîner le populisme au risque de ruiner la démocratie dans le Nord et exacerber le désir de revanche des peuples du Sud contre l'Occident ? Ces contradictions sont en réalité moins insurmontables que ne le laisse penser le duel entre Greta Thunberg et Donald Trump.

Risques de conflits

Tout d'abord, les faits sont têtus. Ainsi que les feux géants d'Australie ou d'Amazonie l'ont rappelé à Jair Bolsonaro ou à Scott Morrison ou l'asphyxie des villes indiennes à Narendra Modi, le changement climatique n'est pas un risque mais une réalité. Et le dérèglement du climat est indissociable de lourdes pertes pour l'économie, de troubles sociaux et d'aggravation des tensions internationales. La dégradation des sols handicape l'agriculture et l'acidification des océans la pêche. La pollution et la pénurie d'eau, la montée des océans et la multiplication des catastrophes menacent les mégalopoles. Les conflits pour la maîtrise de ressources naturelles de plus en plus rares et la multiplication des réfugiés attisent la violence et font renaître la possibilité d'affrontements armés majeurs.
Ensuite, la décroissance, contrairement aux admonestations des collapsologues, est loin d'être la solution à la transition écologique. Elle en est plutôt l'adversaire car elle exacerbe tant la colère des peuples que les risques de guerre et de basculement vers des régimes autoritaires.

Trois constats

La conférence de Davos a moins souligné l'impossibilité de la transition écologique que les limites de l'action des États en raison de la fragilité croissante des démocraties et des rivalités de puissance. Trois constats émergent. Parmi les nombreux défis écologiques, les États doivent donner la priorité absolue à la lutte contre le réchauffement climatique, qui passe par la protection des biens communs de l'humanité – océans, forêts et pôles – et par la décarbonisation de l'économie. L'instrument le plus efficace et le plus juste reste le dividende carbone proposé par William Nordhaus, prix Nobel, qui associe la taxation de la production de carbone par les entreprises avec la redistribution intégrale de son produit vers les plus vulnérables. Il se trouvera toujours des dirigeants populistes qui, à l'image de Donald Trump et Scott Morrison, Jair Bolsonaro ou Rodrigo Duterte, choisiront des stratégies de passager clandestin afin de bénéficier des efforts des autres.
C'est la raison pour laquelle la responsabilité des citoyens et des entreprises reste décisive. Les citoyens peuvent faire pression sur les dirigeants, y compris dans les démocratures, comme le montrent les mobilisations en Chine ou en Russie autour de la gestion des déchets de Moscou. Les villes et les collectivités sont partout très en avance sur les États dans la transformation des politiques de logement, de transport ou d'énergie, comme dans l'adoption de modes de vie plus respectueux de l'environnement.

Consommer moins mais mieux

Dans les pays développés, les comportements évoluent très rapidement. L'ère de la consommation de masse est terminée. L'heure est à consommer moins mais mieux, en privilégiant produits biologiques et circuits courts pour l'alimentation, en luttant contre le gaspillage, en développant les achats d'occasion dans l'habillement et la chaussure, l'électroménager, l'informatique ou la téléphonie. Partout, l'accumulation des produits recule devant l'incorporation des services, le volume devant la qualité.
Du côté des entreprises, la mutation des modes de production n'est pas moins spectaculaire, ouvrant la voie à une croissance plus qualitative et moins gourmande en ressources matérielles. Sous la pression des consommateurs, l'empreinte carbone devient déterminante. Les chaînes de valeur se restructurent d'autant plus rapidement que la démondialisation progresse au rythme de la guerre commerciale et technologique. La production intègre le recyclage comme source prioritaire de matières premières. Les décisions d'investissement sont de plus en plus conditionnées par la décarbonisation, entraînant une réallocation massive du capital vers l'économie de l'environnement, à l'image de Microsoft qui planifie une empreinte carbone négative dès 2030 ou de Blackrock qui, fort de quelque 7 000 milliards de dollars sous gestion, réoriente son portefeuille en sortant des activités extractives.
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Plaidoyer de l'UE

Au-delà des sinistres oracles de Greta Thunberg et de la démagogie de Donald Trump, la seule voie crédible s'étant exprimée à Davos pour une transition écologique compatible avec le développement économique, la stabilité sociale et la liberté politique fut celle d'Ursula von der Leyen. Son plaidoyer en faveur d'une réconciliation de l'économie et de la planète par le réalignement du capital humain, économique, culturel et naturel sonne juste et souligne que l'Union européenne, ses entreprises et ses citoyens ont vocation à prendre le leadership du Green New Deal.

Nicolas Baverez – La croissance, meilleure ennemie du climat ?, via @LePoint https://www.lepoint.fr/tiny/1-2360181 

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