19/05/2020

Le traitement médiatique des rapports du Giec est mauvais, via @LePoint

 « Emissions – the “business as usual” story is misleading », les chercheurs en climatologie Zeke Hausfather et Glen Peters offrent une nouvelle perspective sur la façon de mieux encadrer le récit autour des conséquences du changement climatique. S'opposant à la représentation du résultat le plus catastrophique comme étant le plus probable, les chercheurs soutiennent qu'une approche plus nuancée basée sur la probabilité de divers scénarios de changement climatique permettrait l'élaboration de politiques climatiques plus efficace.


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'article s'intéresse à la période précédant la publication du sixième et dernier rapport d'évaluation (AR6) du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), en cours de finalisation. En tant qu'entité des Nations unies chargée d'évaluer la science du changement climatique, cette institution a pour objectif d'informer les décideurs politiques (entre autres) sur les dernières découvertes concernant les implications et les risques du changement climatique, ainsi que des stratégies d'adaptation et de mitigation. À ce titre, tout rapport ou conseil du Giec a un impact considérable.

Fatalisme

Peters et Hausfather critiquent le manque de nuance avec lequel les médias, les décideurs et les autres parties prenantes influentes ont tendance à présenter le rapport du Giec de 2014 (AR5). L'AR5 affiche quatre scénarios de ce à quoi le monde pourrait ressembler d'ici à 2100 dépendant des différentes réponses apportées au défi du réchauffement climatique. L'un de ces quatre suppose une inaction climatique complète – le pire des cas – conduisant à une augmentation de près de 5 °C de la température moyenne mondiale d'ici à 2100. L'accord de Paris prévoit de maintenir le réchauffement climatique à bien en dessous de 2 °C, cette augmentation moyenne de la température, en apparence faible, ayant de graves conséquences économiques, sociales et environnementales.
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Les auteurs soutiennent que trop de gens se concentrent exclusivement sur le pire des scénarios en supposant que ce soit le résultat du statu quo. Cependant, s'en tenir au pire résultat néglige non seulement les possibilités les plus probables, mais peut également démotiver les décideurs politiques comme les individus. Être confronté à une tâche insoluble pourrait en effet entraîner défaitisme et fatalisme.
Par ailleurs, et c'est crucial, les auteurs soutiennent que ce scénario catastrophe devient de plus en plus improbable. Premièrement, il ignore toute politique d'atténuation du changement climatique, que nous observons pourtant à travers le monde. Certes, beaucoup d'entre elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, mais les gouvernements et le public reconnaissent de plus en plus que l'action contre le changement climatique est une nécessité impérieuse.

Pression

Deuxièmement, le scénario suppose une forte augmentation de l'utilisation du charbon dans la production d'électricité – le charbon étant la source d'énergie la plus polluante du monde –, ce qui est de plus en plus tiré par les cheveux. Les centrales à charbon, quel que soit leur âge, deviennent de moins en moins compétitives dans la plupart des pays, surtout alors que le coût des énergies renouvelables ne cesse de chuter. Il est peu probable que cette baisse des coûts s'inverse, même en l'absence de politiques de soutien telles que les tarifs de rachat. Par ailleurs, la pression pour arrêter le financement fossile commence à porter ses fruits.
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Malheureusement, l'action climatique globale n'est toujours pas suffisamment ambitieuse, ce qui nous laisse sur la voie d'un réchauffement moyen de 3 °C d'ici à 2100. C'est bien trop élevé, et cela aura des conséquences désastreuses, mais ce n'est pas 5 °C. Bien que passer d'un scénario probable de 3 °C à un scénario de 1,5 °C soit toujours un défi de taille, il est peut-être moins accablant que d'essayer de passer de 5 à 1,5 °C, permettant ainsi différentes priorités politiques à court, moyen et long terme.

Apathie climatique

Les auteurs reconnaissent que d'autres chercheurs soutiennent que l'attribution de probabilités aux scénarios de changement climatique est arbitraire, car ceux-ci peuvent négliger des « points de basculement » sans précédent dans les émissions mondiales. Ces événements sont des « points de non-retour », tels que le dégel du pergélisol, qui libérerait de grandes quantités de gaz à effet de serre, accélérant le réchauffement climatique de manière imprévue – nous rapprochant plus du pire des résultats que prévu. Pourtant, Hausfather et Peters soulignent que les individus évaluent constamment les risques, les avantages et les probabilités : si aucune indication sur les probabilités du scénario n'est fournie par la science, cela laisse des non-experts faire l'hypothèse eux-mêmes – souvent une mauvaise idée.
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En somme, cet article mérite d'être lu pour obtenir une nouvelle perspective sur le récit sur les résultats du changement climatique fondé sur des statistiques. L'appel à la composante psychologique de l'élaboration des politiques et du comportement individuel – à savoir qu'une tâche doit en effet apparaître réalisable pour stimuler l'action – peut certainement aider à éviter l'apathie climatique. Néanmoins, un équilibre entre « faisabilité » et urgence doit rester le message clé, ce qui est peut-être la principale faiblesse de l'article : si Peters et Hausfather soulignent que limiter le réchauffement mondial en dessous de 2 °C devrait rester l'objectif ultime, ce message peut ne pas être compris avec une rapide lecture de l'étude. Que l'accent soit mis sur le fait que le pire résultat du changement climatique soit improbable peut conduire à croire que tous les scénarios climatiques sont alarmistes. Une telle croyance pourrait faire plus de mal que de bien à l'action climatique publique et individuelle.
*Sandra Esser
Diplômée en politiques publiques, experte en questions environnementales

À retenir

Les rapports du Giec sont des outils essentiels pour comprendre et analyser le phénomène du changement climatique. Pourtant, deux chercheurs montrent, dans un article écrit pour la revue Nature, que de beaucoup de médias présentent le pire scénario envisagé par le panel comme celui qui se passera si nous continuons simplement sur notre lancée. Pourtant, ce scénario impliquerait un retour massif au charbon, une hypothèse de plus en plus improbable. Pour les auteurs, une telle présentation du futur est non seulement inexacte, elle contribue à démobiliser les individus et les gouvernements.

Publication analysée

Zeke Hausfather, Glen P. Peters, « Emissions – the 'business as usual'story is misleading », Nature, 2020

Les auteurs

Zeke Hausfather est directeur du département Climat et Energie au Breakthrough Institute, à Oakland en Californie.
Glen P. Peters est directeur de recherche au CICERO Center pour la recherche climatique internationale, à Oslo, en Norvège.

Pour aller plus loin

T. M. Lenton et al., « Climate tipping points too risky to bet against », Nature, 2019
J. Hilaire, J.C. Minx, M.W. Callaghan et al., « Negative emissions and international climate goals learning from and about mitigation scenarios », Climatic Change, 2019
J. Rogelj, A. Popp, K.V. Calvin et al., « Scenarios towards limiting global mean temperature increase below 1,5 °C », Nature Climate Change, 2018
 

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