23/05/2020

Des anars californiens aux collapsologues : l’avenir est-il aux « biorégions » ?

Des anars californiens aux collapsologues : l'avenir est-il aux « biorégions » ? Après avoir parcouru la plaanètee dans tous les sens en avion, en hélico, en ulm et en montgolfière, nos Nicolas Hulo et Yann Arthus Bertrand nous disent maintenant  plus de bougeotte, on reste chez soi .... dans un rayon de 100km maxi. La suite via NouvelObs...



« Pourquoi cent kilomètres ? », vous êtes-vous demandé, quand Edouard Philippe a précisé les contours du déconfinement. Pourquoi circonscrire nos déplacements à ce chiffre rond, clean, à cette limite à vol d’oiseau ? A en croire le gouvernement, le choix de ce périmètre ne vient pas de nulle part. Il correspond à ce que l’Insee appelle les « bassins de vie », définis comme « le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants ». Dans un rayon de cent kilomètres, vous devriez avoir accès à tout ce que nécessite le quotidien : une poste, un hôpital, un supermarché, des loisirs, etc. Au-delà, c’est le vaste monde, brumeux et interdit. La pandémie, en somme, nous fait redécouvrir ce qu’est l’ancrage dans un lieu.
Même si elle a une saveur clinique et abstraite, cette bulle de cent kilomètres rend palpable une proposition écologique, qui connaît un regain d’intérêt en ces temps de Covid et d’attrait pour le « local » : la biorégion. Derrière ce terme un peu vague, il y a l’idée forte que nos découpes administratives (régions, départements, cantons), trop artificielles, ne tiendront pas le choc climatique. Pour faire face aux bouleversements à venir, elles devront être repensées pour mieux épouser les écosystèmes. Ainsi, l’Île-de-France pourrait être divisée en huit biorégions, calquées peu ou prou sur les pays du XVIIIe siècle : du Vexin à la Plaine de France en passant par la Brie ou le Gâtinais.

La promesse d’une plus grande autonomie

Acclimaté par les collapsologues, le terme apparaît désormais sous la plume d’un nombre croissant d’intellectuels qui espèrent réintégrer l’homme dans son milieu et alertent sur la nécessité de réorganiser nos modes de vie en changeant d’échelle. La crainte d’une rupture des chaînes logistiques, exacerbée par la pandémie, n’a fait qu’accentuer le mouvement : plutôt que de dépendre d’approvisionnements alimentaires extérieurs (1), ne faudrait-il pas reconstituer les ceintures maraîchères autour des villes ?
Récemment, plusieurs grands noms de l’écologie ont ainsi proposé de remplacer le Sénat par une « Assemblée des biorégions », dotées chacune d’une autonomie. L’idée intéresse aussi les maisons d’édition, telles que Wildproject qui a traduit, en février, le livre-manifeste du biorégionalisme, paru aux Etats-Unis en… 1985. Et qui doit publier en septembre « le Grand Paris après l’effondrement. Pistes pour la biorégion Ile-de-France ».
A quoi ressembleraient ces biorégions ? Pour Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement, apôtre de l’effondrement, ce nouveau monde s’imposera de toute façon à nous puisque la fin du pétrole va raccourcir nos horizons. « On assistera à la naissance d’une mosaïque de petites biorégions politiques, à l’image, peut-être de ce qu’étaient les cités États germaniques ou italiennes au XVIIIe siècle », pronostique-t-il. Pour d’autres, inspirés par l’anarchisme municipaliste d’un Murray Bookchin, la biorégion porte la promesse de communautés libertaires et autogérées, loin des grisailles bureaucratiques et économiques. Certains militants y projettent aussi l’espoir d’une « reconnexion » avec le vivant, avec la faune et la flore, mais aussi avec des cultures locales oubliées. Le philosophe de l’urbain Thierry Paquot y voit lui un moyen d’en finir avec la « banlieurisation globalisée » et de faire émerger une « démocratie participative directe et locale ».
Le tout exhale un parfum de terroir et de retour à la terre, ainsi que la promesse d’une plus grande autonomie, à la fois alimentaire et matérielle, à rebours de la course au gigantisme dans laquelle sont lancées les métropoles. Mais derrière cette image bucolique, le concept a une histoire tumultueuse, qui doit être interrogée si, pour le dire comme l’architecte Mathias Rollot, l’on veut éviter que cette idée soit « reprise par des mouvements identitaires de repli-sur-soi ». Si le mot s’est d’abord répandu en France dans l’univers des urbanistes, à partir d’une origine « italienne » (celle des travaux de l’école dite « territorialiste »), dans les milieux écologistes, c’est une autre filiation qui se fait jour : celle d’un biorégionalisme américain, développé dès les années 1970.

Contre-culture et deep ecology

L’idée plonge en effet ses racines dans la contre-culture, en particulier dans un collectif anarchiste de San Francisco baptisé « Diggers ». L’un de ses membres, Peter Berg, va devenir l’un des principaux théoriciens de l’idée biorégionale avec deux autres comparses (l’universitaire Dasmann et le poète Snyder). En 1976, il propose d’apprendre à « réhabiter » la Californie, à « devenir originaire d’un lieu, devenir conscient des relations écologiques particulières qui opèrent au sein de ce milieu et autour de lui ».
Quelques années plus tard, l’essayiste Kirkpatrick Sale rédige ce qui restera comme le manifeste du mouvement, « Dwellers in the Land ». Afin de restaurer un rapport intime avec notre milieu, il serait, selon lui, nécessaire de nous demander quels « types de sols et de roches » sont « sous nos pieds », quelle est « la source des eaux que nous buvons », mais aussi quelles furent « les cultures des peuples, des populations natives d’un territoire qui ont grandi avec lui ». Dès lors, les bases du biorégionalisme sont posées. Elles se veulent anticapitalistes, libertaires, et rejoignent les inspirations du « small is beautiful », alors très en vogue.
Plus profondément, elles s’inspirent de la deep ecology : l’idée que tous les êtres sont interdépendants et que l’homme est une pelote de liens, constitué de tout ce qui l’entoure, humains ou non-humains. Ainsi, son bien-être psychique dépend de la symbiose qu’il forme avec son environnement. Pour tendre vers l’harmonie, il lui faut s’intéresser à la composition du sol qu’il foule, à l’hydrologie de la région qu’il habite, à cette espèce particulière d’oiseau qui semble s’y plaire, et ainsi de suite.

Des idées méconnues en France

En Californie, cette drôle de nébuleuse s’organise autour de la « Cascadie », une (bio) région qui court de l’Alaska jusqu’au nord de San Francisco. « Une première carte a été dessinée dans les années 1970 par un professeur de sociologie qui s’est fondé sur les bassins-versants, c’est-à-dire l’espace géographique irrigué par un même cours d’eau », explique Julie Celnik, qui a préparé une thèse sur le sujet. Au même moment, un roman de science-fiction, « Ecotopia », rencontre un franc succès. Son auteur, Ernest Callenbach, imagine la sécession des populations du Nord-Ouest Pacifique et la construction d’une société écologique et communautaire.
Irrigué par cet imaginaire, le biorégionalisme a suffisamment d’influence pour s’attirer, en 1987, les sarcasmes du « Los Angeles Times » :
« Un biorégionaliste est quelqu’un qui voyage partout dans le monde pour expliquer à tous qu’il faut rester chez soi. »Malgré ces moqueries, le mouvement cascadien, bien que limité, est toujours actif aujourd’hui : après l’élection de Donald Trump, il a même été question, sur le modèle du Brexit, d’un « Calexit » (pour California-Exit).
En France, pourtant, ces idées restent méconnues. Le politologue Tudi Kernalegenn souligne que les mouvements régionalistes se réclament d’autres traditions : « Les régionalismes français (bretons, corses, occitans, etc.) s’inspirent plutôt d’auteurs comme Robert Lafont ou Morvan Lebesque. Il existe aussi un écorégionalisme, que l’on peut trouver à Europe Ecologie-Les Verts, qui puise dans la pensée personnaliste et fédéraliste de Denis de Rougemont ou de Bernard Charbonneau. » Centrées sur les régions culturelles et linguistiques ou mettant l’accent sur la participation civique, ces veines de pensée ne savent que faire de limites « naturelles » constituées par les bassins-versants (cette carte d’un géographe hongrois aide à imaginer ce que cela donnerait en France).
Pire : on retrouverait dans le biorégionalisme la vieille idée pétainiste que « la terre ne ment pas ». Tout comme le sol donne une forme aux espèces qui y pousse, il créerait une culture humaine particulière, une identité spécifique, racinaire, qu’un « étranger » ne pourrait ni comprendre ni acquérir. En dépit de ses origines écologistes et libertaires, le biorégionalisme serait alors facilement « récupérable » par la droite identitaire. La Nouvelle Droite a d’ailleurs fait honneur au concept en interviewant Peter Berg dans la revue « Éléments » dès 2001.

« Ni conservatrice ni essentialiste »

Il faut dire que les penseurs américains sont ambivalents. Tantôt, ils insistent sur le fait que ces biorégions sont des créations humaines et que « l’imprécision dans la délimitation » encourage « un mélange, un brassage » contre « la propension qu’ont les humains à imposer leurs lignes directrices et finalités à la nature » (K. Sale). Tantôt, ils mettent en avant des zones écologiques, bien plus marquées, telles que le bassin-versant, et écrivent qu’il existe « une résonance particulière, spécifique à chaque endroit de la planète » (P. Berg). Est-ce à dire qu’il faut réhabiliter l’esprit de clocher ? Ou bien insister sur la possibilité toujours ouverte de choisir son enracinement ?
Pour lutter contre une éventuelle dérive identitaire, Mathias Rollot, auteur d’un « manifeste biorégionaliste », propose, lui, de considérer que « le modèle biorégional n’est pas à « redécouvrir mais à inventer » et qu’il pourrait prendre « des formes inédites, complexes, partiellement numériques et mondialisées ». Le but ? Eviter l’idéalisation des sociétés non-modernes qu’ont propagée parfois les premiers biorégionalistes.
Ainsi, Kirkpatrick Sale soulignait dans son texte de 1985 que les Indiens d’Amérique vivaient « naturellement » dans des biorégions : les grands groupes linguistiques sur de larges zones unifiées par la végétation, les tribus sur des bassins-versants (les Mohicans le long du fleuve Hudson), les sous-tribus selon des formes géographiques encore plus précises (une baie, par exemple). « La question n’est pas de savoir à qui “appartiennent” les terres, ni depuis quand, mais de savoir qu’en faire aujourd’hui », tranche Mathias Rollot, pour qui la biorégion n’est ni conservatrice ni essentialiste.
Autre critique évidente : la faisabilité. Dans les grandes villes, ce retour à la terre n’est-il pas bien irréaliste étant donné l’interdépendance des flux et les aspirations des habitants qui semblent plus enclins à passer du temps sur Netflix qu’à dépolluer et labourer une friche ? Si Kirkpatrick Sale reconnaissait « que l’on pourrait avoir du mal à voir comment placer tout ça dans un contexte urbain », ses continuateurs ont entrepris de prendre le problème à bras-le-corps.

Des chevaux à la place des voitures ?

En France, l’Institut Momentum s’est attelé à la tâche en imaginant à quoi pourrait ressembler l’Île-de-France en 2050. Publié l’année dernière, ce rapport est vite ressorti des plis de l’Internet au début du confinement. Au téléphone, Agnès Sinaï, l’une de ses co-auteurs avec Yves Cochet, estime que la pandémie a « confirmé » les vulnérabilités du système actuel.
« Cette crise, et l’entrée dans un nouvel âge climatique, doivent nous inviter à nous poser cette question : quelle est la bonne échelle d’organisation ? »Selon cette enseignante à Sciences-Po, la biorégion accompagnera la grande « décomplexification » dont nous aurions besoin pour être plus autonomes, plus sobres et plus résilients.
« La biorégion permet de redevenir réellement habitant d’un territoire, dans le sens où l’on en entretient les ressources et l’on prend en compte les capacités de charge des écosystèmes. Elle fait prendre conscience des flux qui nous parviennent et qui sont invisibles dans les grandes métropoles. »C’est dans ce scénario que l’Ile-de-France se verrait divisée en huit morceaux évoqués plus haut. Ce découpage s’appuie sur les reliefs, les massifs forestiers, les cours d’eau et les bassins-versants, etc. L’ensemble serait regroupé en une confédération.
Les huit biorégions franciliennes, selon l’Institut Momentum.
Les huit biorégions franciliennes, selon l’Institut Momentum.
Il faut imaginer un paysage débarrassé du brouhaha motorisé, les chevaux ayant remplacé les voitures (dont le nombre sera passé de cinq millions à 90 000). Les déplacements sont plus lents : le train dessert en priorité les villes maraîchères, les axes de randonnée sont devenus très fréquentés. L’agriculture intensive a disparu. De nouveaux métiers ont vu le jour : formateur en traction animale, chiffonnier-composteur, etc. L’accent est mis sur la coopération. Le numérique n’est plus réservé « qu’à des fonctions industrielles et médicales ». Des centres de méthanisation permettent de produire de l’énergie, les forêts sont conservées pour « absorber les excédents de CO2 et conforter les trames vertes ». Les habitants utilisent des monnaies locales, fondantes. Le moindre pli du terrain, la moindre spécificité des sols leur est devenue familière.
« Le territoire sera vu et vécu non pas comme un simple support, mais comme un organisme vivant. » On renouera avec des techniques anciennes, qui permettaient, par exemple, de cultiver des pêches à Montreuil grâce à des enclos réfléchissant le soleil, des « murs » badigeonnés de plâtre (les sous-sols de la ville étant riches en gypse).

Une « idéalisation du local »

Ces propositions ne convainquent pas tous les écologistes, loin s’en faut. La fragmentation en de multiples communautés est vue comme un danger par les partisans de la planification écologique, appuyée sur l’Etat-nation. D’autres ne sont pas enthousiasmés par l’aspect « low-tech » de la chose ou ne croient pas à la fin brutale des énergies fossiles.
Par ailleurs, « l’idéalisation du local » paraît suspecte à des chercheurs, comme Bruno Parmentier, pour qui « la bonne échelle pour concevoir l’autonomie alimentaire est la France et l’Europe ». Ce spécialiste des questions agricoles et alimentaires insiste sur l’impossibilité de nourrir les douze millions de Franciliens avec de la nourriture produite dans un rayon de moins deux cents kilomètres. Sans compter que « la biorégion implique une main-d’œuvre conséquente prête à travailler dans les champs ».
La cure de sobriété imaginée par l’Institut Momentum n’a en effet rien d’une petite réformette. Pour réduire la demande alimentaire, les auteurs du rapport tablent sur une diminution de moitié de la population francilienne en 2050 (les plus aisés seront partis suite à « l’effondrement ») et sur la déconcentration démographique (la campagne sera plus peuplée, la ville moins). Quant au travail agricole, oui, il concernerait beaucoup plus de monde qu’aujourd’hui : près d’un quart des actifs, selon Agnès Sinaï (contre quelques points de pourcentage aujourd’hui).
Utopique ? « Il ne s’agit que de renouer avec l’identité rurale de l’Ile-de-France qui est sortie de son bassin de subsistance et ne produit plus que 10 % de ce qu’elle consomme. La région est composée à près de 80 % d’espaces ruraux, agricoles et forestiers. »

Un contre-modèle aux mégalopoles

Si le biorégionalisme est une invitation à renouer avec le territoire et le vivant, il n’est pas pour autant hostile à la ville, à en croire Thierry Paquot. « Ce n’est pas une revanche des campagnes mais plutôt une configuration inédite reposant sur la coopération entre ville et campagne », explique l’auteur de « Mesure et démesure des villes ». Une biorégion assemblera ainsi des regroupements humains de tailles variées : une ou deux « grandes villes », quelques villes de 20 000 à 30 000 habitants, des villages urbains de 1 000 à 3 000 habitants et des hameaux et des grappes urbaines de quelques maisons.
Inspirés par l’école territorialiste italienne, des urbanistes se sont même mis à promouvoir le terme de « biorégion urbaine ». Pour rendre la ville à nouveau habitable et en finir avec le toc et l’uniformisation, il faudrait développer une nouvelle conscience du lieu. Certains craignent que ce concept, légèrement oxymorique, n’estompe les origines éco-anarchistes du mouvement. Mais, selon Thierry Paquot, l’expression a l’avantage de poser un contre-modèle aux mégalopoles, voraces et peu résilientes, dont la crise viendrait de souligner les incroyables fragilités.
« La mégalopole engendre la mégalopole : plus d’autoroutes y mènent, plus d’avions s’y rendent, plus de gratte-ciel entassent des habitants condamnés à une prison pour dormir et à un bagne pour travailler. »(1) Le taux d’autosuffisance alimentaire des 100 premières aires urbaines française n’est que de 2 % selon le cabinet Utopies. Et la durée de l’autonomie alimentaire de Paris est estimée à 3 jours, en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement (Ademe).

Source NouvelObs | Par Rémi Noyon et Sébastien Billard 

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