11/03/2018

La relance de l'activité par la dépense publique

Les économistes keynésiens pensent que la demande globale peut être durablement inférieure à l'offre globale, nécessitant la mise en place de politiques de relance de l'activité économique. Ils considèrent aussi que les déficits occasionnés par ces politiques ne doivent pas constituer le souci principal des gouvernements, la lutte contre le chômage qui résulte de l'insuffisance de la demande doit être la priorité. Ils pensent enfin qu'il n'existe pas d'effet d'éviction des investissements privés par les déficits publics.


Commençons d'abord par la question de l'insuffisance de la demande. La demande peut être durablement inférieure à l'offre dans une économie monétaire moderne, où la monnaie en circulation résulte du crédit des banques aux ménages, aux entreprises et à l'État. Dans ce contexte, une politique de relance budgétaire de l'état, en augmentant le niveau de cette demande, va permettre de combler l'écart entra l'offre et la demande et de réduire le chômage. Les entreprises, qui feront face à une demande plus forte, pourront écouler leur production, la maintenir et/ou l'accroître. Elles arrêterontde licencier et recommenceront à embaucher. Une telle politique permet de relancer la croissance économique et de faire baisser le chômage jusqu'au plein emploi.

En économie fermée, la demande globale est formée de 3 composantes: la consommation des ménages, les investissements des entreprises et les dépenses publiques. En économie ouverte, le reste du monde est la quatrième composante avec les  importations et les exportations dont le solde est les "exportations nettes", ce qui constitue la demande du "reste du monde". Consommation des ménages, investissements des entreprises et reste du monde constitue le secteur privé; l'état le secteur public. Je dis que si la demande du secteur privé est faible,  ce qui est le cas actuellement cf. le déficit du commerce extérieur - l'état doit augmenter ses dépenses  pour éviter que l'économie n'entre en récession. Cela est d'autant plus vrai qu'une une faible consommation implique de faibles investissements, et de faibles investissements une baisse des revenus et donc  de la consommation. L'État se doit alors pallier cette spirale baissière par du déficit et en s'endettant pour relever le niveau de la demande globale.

Si une politique de relance accroît les déficits publics dans un premier temps, une telle politique ne coûterait finalement pas si cher que cela à l'État. En effet, si la croissance est relancée, les recettes fiscales de l'État augmenteront, car les entreprises et les ménages, plus riches, paieront davantage d'impôts. D'un autre côté, la diminution du chômage induite provoquera une diminution des dépenses de couverture sociale de l'État. L'amélioration de la situation économique devrait donc améliorer la situation financière de l'État. Certes, l'État aura dépensé davantage dans un premier temps, mais il aura accru ses recettes futures et diminué ses dépenses futures. Ce qu'il perd au départ, il le récupère ensuite, grâce à une meilleure situation économique.

Comme l'a dit Keynes, "occupons-nous du chômage, et le budget prendra soin de lui-même tout seul". Ce schéma illustre le raisonnement.



Pour les mêmes raisons, il est illusoire de vouloir restaurer les comptes publics par une politique d'austérité. En effet,  en diminuant la croissance, l'austérité diminuera les recettes fiscales de l'État et augmentera ses dépenses sociales. Une politique d'austérité ne fera donc que détériorer la situation économique sans améliorer les comptes publics. Seul le retour de la prospérité, facilité par une politique de relance, peut permettre aux États de réduire significativement leurs déficits. Ce schéma illustre ce propos.


 J'ai bien conscience des dérives auxquelles pourrait nous conduire une théorie qui affirme que l'État doit davantage s'endetter pour relancer son économie. Certains pourraient en profiter pour financer des projets inutiles, accroître leurs rémunérations, en faire bénéficier les lobbies ou leurs amis. C'est pourquoi la mise en place d'une telle politique doit s'accompagner d'un contrôle accru de la société sur les dépenses de l'État et d'un renouvellement plus régulier du personnel politique afin d'éviter l'entre-soi. Par ailleurs, chaque projet financé doit l'être en vue de répondre à des objectifs clairs, définis à l'avance et accessibles à tous.

Toutefois il serait absurde, compte tenu de l'état actuel de notre économie, de ne rien faire parce que l'on craint de mal faire. De plus l'histoire récente nous montre que les États savent développer de grands projets utiles pour notre société. Des projets tels que le TGV, Airbus, le CERN ou encore la conquête spatiale, tous extrêmement complexes et demandant d'importants fonds publics, mais en même temps de grands succès. Plutôt que de méfiance, c'est de vigilance qu'il faut  faire preuve.
Concernant l'effet d'éviction des investissements privés par la dépense publique, on retrouve cette théorie dans la plupart des manuels d'économie et propagés par les médias. Dans une économie où la demande est inférieure à l'offre et où la monnaie peut être créée à partir de rien cad. le crédit, cette éviction n'a aucune raison d'exister. En effet, ce n'est pas l'épargne qui génère l'investissement, mais ce sont les investissements — cad. l'endettement des ménages, des entreprises et de l'État — qui sont la source des revenus et de l'épargne par le crédit des banques. Autrement dit, ce n'est pas parce que certains épargnent  que d'autres peuvent  emprunter, mais parce que certains empruntent que d'autres peuvent épargner. L'épargne n'est pas un préalable nécessaire à l'investissement, car les banques peuvent prêter plus d'argent qu'elles n'en possèdent en réserve. C'est ainsi que se sont construits, historiquement, les mécanismes de la création monétaire.

Par conséquent, si l'État s'endette, il n'y a aucune raison pour que cela affecte les conditions d'emprunts des entreprises. La capacité des banques à prêter de l'argent aux entreprises n'aura en effet en aucun cas diminué, puisque cet argent peut être créé ex nihilo.

Bien au contraire, le stock d'épargne disponible devrait croître suite à l'augmentation de l'endettement de l'État. En effet, une part importante de la dette des États est financée par les banques. L'argent créé par les banques pour combler le déficit public va par conséquent accroître la quantité de monnaie en circulation dans l'économie. Comme il y aura davantage de monnaie dans l'économie, les acteurs économiques disposeront de revenus plus importants, et auront donc tendance à épargner davantage. On ne voit donc pas comment il pourrait y avoir une hausse des taux d'intérêt et un quelconque effet d'éviction lorsque l'État s'endette, puisque cet endettement accroît finalement l'épargne! La meilleure preuve de l'inexistence de cet effet d'éviction est que les États se sont fortement endettés depuis le début de la crise économique de 2007 et que pourtant les taux d'intérêt n'ont jamais été aussi bas !
Enfin, si l'économie se porte mieux suite à la mise en place d'une politique de relance de l'activité, les entreprises verront leurs ventes s'améliorer, et cela les incitera, selon toute vraisemblance, à accroître leurs investissements pour produire plus.

Ce raisonnement est illustré ci-après.


On peut se demander  comment se déterminent les taux d'intérêt. Ils ne peuvent pas se déterminer par la simple rencontre de l'épargne et de l'investissement puisque les banques peuvent créer de l'argent pour ensuite le prêter. Il  n'existe donc pas un stock de monnaie prédéfini dans lequel les acteurs économiques viendraient piocher et dont la demande ferait varier le taux d'intérêt. Pour les keynésiens, ce ne sont pas les marchés qui déterminent le niveau des taux d'intérêt, mais principalement les banques centrales.

Pour créer de la monnaie en prêtant aux ménages, entreprises et à l'état, les banques doivent disposer d'une monnaie dite de base ou de réserve, que les banques centrales leur fournissent. Les banques ont un compte à la banque centrale, en l'occurrence la banque centrale européenne BCE pour l'euro. Or, les banques doivent payer un intérêt à la BCE pour se procurer cette monnaie de réserve, de la même manière que nous payons un intérêt aux banques lorsqu'elles nous prêtent de l'argent. Par conséquent, plus la banque centrale facturera chère la monnaie de réserve aux banques, plus les  banques devront augmenter le taux d'intérêt pour leurs crédits. Voilà le mécanisme par lequel se forment les taux d'intérêt. L'épargne dont disposent les acteurs économiques, cad. le surplus de leurs revenus par rapport à leurs dépenses courantes, doit alors s'aligner sur ce taux d'intérêt. Ce sont donc bien les décisions de la banque centrale qui jouent le rôle prédominant dans la fixation  des taux d'intérêt,  que la monnaie prêtée ait été créée par les banques ou qu'elle corresponde à une épargne préalablement accumulée par non dépense de tous les revenus. Le prix auquel la monnaie centrale est facturée aux banques par la banque centrale s'appelle le taux d'intérêt directeur, dont les modifications font régulièrement l'actualité.

Depuis le début de la crise que nous traversons, ce taux est à son niveau le plus bas historique, ce qui explique que les taux d'intérêt dans l'économie soient aussi très bas, et ce même si les États se sont très fortement endettés sur la période.

On dit  à ce sujet que les taux d'intérêt sont exogènes, car ils sont déterminés par la banque centrale, en dehors des marchés. Ces taux sont en revanche qualifiés d'endogènes par les classiques, puisque déterminés au sein des marchés, par la rencontre de l'épargne et de l'investissement. La création monétaire est quant à elle qualifiée d'endogène par les keynésiens, puisque son volume en circulation est fonction des crédits accordés par les banques en réponse aux demandes des acteurs économiques. Elle est exogène chez les classiques, qui considèrent que le volume de monnaie en circulation est déterminé en amont, indépendamment des décisions d'emprunts des acteurs économiques.
Une politique de relance budgétaire intelligemment menée est par conséquent parfaitement justifiée dans une économie en crise et ne risque en aucun cas d'accroître les taux d'intérêt. Elle ne découragera pas non plus l'investissement privé. Bien au contraire, en augmentant la demande globale, l'État améliorera la santé des entreprises et donc leur incitation à investir. Cette politique profitera à tous: les ménages, puisque le chômage diminuera ; les entreprises qui verront leurs ventes augmenter; et la population en général car la société sera plus juste et plus prospère.

Mais comment ne pas constater que cette relance est pratiquée depuis quarante ans avec des résultats catastrophiques? Voilà en effet quarante ans que nos États s'endettent pour relancer l'économie. Or, notre situation s'est-telle améliorée? Absolument pas ! S'il suffisait que l'État s'endette pour relancer notre économie, alors nous serions les champions de la croissance ! N'est-il est temps d'abandonner ces politiques simplistes et qui ne fonctionnent pas pour en mettre d'autres en œuvre, placées cette fois sous le signe de l'offre.

A cette critique libérale, la réponse des Keynésiens est la suivante: Si une politique de relance est absolument nécessaire en l'état actuel des choses pour améliorer le fonctionnement de notre société, toutes les politiques de relance ne se valent. L'endettement de l'État ces quarante dernières années résulte de politiques qui n'étaient pas des plus pertinentes pour stimuler la croissance. L'ndettement (près de 100% du PIB)  résulte en effet en grande partie de baisses d'impôts sur les sociétés et sur les ménages les plus aisés, qui n'ont fait qu'enrichir les plus nantis - via l'épargne et la hausse des prix des actifs boursiers et immobiliers - sans relancer la demande et la consommation. À cela il faut ajouter le  laxisme vis-à-vis de l'évasion et de l'optimisation fiscales, qui a aussi  coûté très cher. Enfin, si on comptabilise les centaines de milliards d'intérêts que nous avons payés aux banques et marchés financiers depuis le début des années 1980, vous constaterez que la majeure partie de notre dette n'a pas beaucoup profité à l'économie réelle.

Il faut dire également que cette dette a toujours été passive; nous nous sommes contentés de limiter la casse sociale, en versant par exemple des aides aux personnes sans emploi. À aucun moment, nous n'avons eu recours à un endettement actif; visant à redynamiser l'économie, via la mise en place de grands projets d'utilité publique. Si l'on s'était endetté davantage et plus intelligemment pour relancer nos économies après les chocs pétroliers des années 1970, nous aurions à la fois redynamisé notre tissu économique, rétabli la confiance et l'optimisme chez les différents acteurs économiques, et nous nous trouverions paradoxalement aujourd'hui moins endettés.  Les politiques menées depuis trente ans nous ont donc fait perdre sur les deux tableaux.

J'ajouterais que  les coûts sociaux de la crise sont énormes. Par exemple, si notre société avait continué à vivre avec le plein-emploi, nous n'aurions pas connu cette montée de l'insécurité et de ses coûts induits: hausse des violences et des dégradations, augmentation des effectifs de police et de justice, baisse de la confiance de la population, altération de l'image de notre pays. Enfin, parmi tous ces gens que nous avons laissés sur le bord de la route, combien auraient eu une idée précieuse, fait avancer les arts et nos savoirs, auraient créé leur entreprise?

Je suis donc pour une politique de relance conduite avec intelligence. Par exemple, en promouvant la transition énergétique de notre  économie, non seulement on contribuera à créer de l'emploi dans ce secteur en  rendant l'économie plus respectueuse de l'environnement, mais en plus on réduira notre dépendance au pétrole et donc on améliorera  notre balance commerciale.

Je suis bien évidemment en faveur d'une gestion la plus rigoureuse possible des dépenses publiques. Mais rigueur ne doit pas signifier dépenser moins, cela n'a aucun sens dans une économie dans laquelle règne un chômage de masse. La rigueur signifie que ces dépenses doivent être utilisées à bon escient !

NB: Ce billet m'est inspiré par Edouard Cottin-Euziol dans son livre "(Néo)libéralisme versus Etat Providence "

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