09/03/2018

France des métropoles versus France des ruralités heureuses

les métropoles en orange
Guidant les stratégies de nombreuses entreprises, d’hôpitaux, ou d’universités, un principe a fini par acquérir la force de l’évidence : « Plus on est grand, plus on est performant ». La règle s’est finalement aussi imposée à nos politiques publiques territoriales. Création et affirmation des métropoles, fusion des régions, projets d’Aix-Marseille-Provence ou du Grand Paris… depuis 2014 en France, la concentration spatiale est présentée comme l’une des principales clés du développement économique du pays.
Cette vision d’une « France des métropoles » s’appuie sur toute une littérature listant les avantages de l’urbanisation. Dans un espace économique plus concentré, le rapprochement des agents permettrait une meilleure circulation des connaissances, les organisations seraient plus spécialisées et la division du travail plus efficiente. L’augmentation de la taille d’un marché local s’accompagnerait aussi d’une mutualisation des besoins, d’une réduction des coûts de transaction et d’autres économies d’échelle fructueuses. Ces arguments font dire à l’économiste Laurent Davezies, que « l’avenir de la compétitivité des pays industriels se trouverait (...) dans des grandes villes toujours plus denses et fluides, et de moins en moins dans des territoires périphériques et diffus ».1.

Mieux : développer toujours plus les villes, même au détriment du soutien aux « périphéries », ne renforcerait pas la fracture sociale entre les habitants de ces espaces, au contraire : au-delà d’un certain niveau, le creusement des inégalités spatiales profiterait à tous, notamment grâce à la redistribution des revenus tirés du boom urbain.2

Mais voilà le nœud du problème : en France, les analyses qui inspirent et justifient ces politiques de concentration spatiale s’appuient en grande partie sur des comparaisons de la productivité des régions, déduite à partir des PIB. Or, cet indicateur donne une image tronquée de la véritable production régionale de richesse, expliquent Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti dans un article en forme de réponse à une note de Laurent Davezies et Thierry Pech.

Quelle région produit le plus ?

En observant cette carte, on peut être tenté de tirer des conclusions sur les atouts des régions métropolisées comme l’Ile-de-France : « Fournissant près de 30 % du PIB national, elle est le moteur de la croissance française. Si l’ensemble du pays avait sa productivité, la croissance du pays ferait un bond de 50 % ! »écrivait ainsi Laurent Davezies en 2009 .

Mais cet indicateur ne tient pas compte de la densité de population – or, l’Ile-de-France concentre à elle seule 12 des 67 millions de français. Si donc l’on rapporte le PIB au nombre d’habitants, le rapport entre la productivité apparente des Franciliens et celle de la moyenne du pays tombe à… 1,8.

C’est d’ailleurs la comparaison des PIB par habitant qui sert d’argument principal à plusieurs défenseurs de la concentration spatiale3. Une base empirique plus prudente et nuancée que le PIB, et qui distingue malgré tout comme les plus « productives » du pays les régions les plus concentrées en métropoles (Ile-de-France en tête, suivie de l’Auvergne-Rhône-Alpes et de la région PACA).
Tout le monde ne travaille pas dans la région où il habite

Mais là encore, l’indicateur est imparfait. Premièrement, comme l’expliquent l’économiste Olivier Bouba-Olga et le sociologue Michel Grosseti4, c’est un très mauvais indicateur de productivité. Et ce, pour une raison simple : tous les habitants d’une région ne travaillent pas, et tous ceux qui ont un emploi ne travaillent pas dans leur région. Les écarts de PIB/habitant entre deux régions peuvent ainsi être dus à une simple différence de ratio emplois/habitants.

C’est par exemple le cas entre la région parisienne et les Hauts de France, respectivement première et dernière région en terme de PIB par habitant. D’aucuns pourraient y voir un signe que les Parisiens seraient plus productifs que leurs voisins Picards ou Nordistes. Mais ces différences s’expliquent surtout par le fait qu’il y a peu d’emplois par rapport au nombre d’habitants dans les Hauts-de-France, et proportionnellement beaucoup plus en Ile-de-France que dans le reste du pays. Notamment, 17 % des habitants de la Picardie travaillent en dehors de leur territoire, et le plus souvent... en Ile-de-France (13 %). Pour mesurer la productivité du travail dans un territoire, il est donc beaucoup plus pertinent de s’intéresser au PIB/emploi, recommandent Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti.

Ce critère chamboule en effet le classement. De la dernière place en terme de PIB/habitant, les Hauts-de-France montent à la 6e place pour le PIB/emploi. Surtout, « l’anomalie » francilienne apparaît encore moins spectaculaire : d’1,8 fois la moyenne des régions pour le PIB/par habitant, l’Ile-de-France descend à 1,4 fois la moyenne nationale pour le PIB/emploi.

Au-delà des PIB


Tiendrait-on enfin le bon outil pour comparer les productivités régionales ? Pas si vite car ces différences de PIB/emploi s’expliquent également par des phénomènes qui n’ont rien à voir avec la productivité du travail, soulignent encore Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti,

L’économiste et le sociologue montrent par exemple que la division interrégionale des branches d’activité tire vers le haut le ratio PIB/emploi de la région parisienne : « l’Ile-de-France comprend proportionnellement plus d’emplois de secteurs qui produisent beaucoup de valeur ajoutée. (...) Si cette région est particulièrement productive, c’est parce qu’elle comprend beaucoup d’emplois de service liés à la présence de sièges sociaux de grands groupes, de ministères et grandes administrations et de secteurs d’activité rares tels que la finance ou la mode. C’est aussi parce qu’elle concentre des services à la personne relevant du luxe, dont la présence est due à la concentration de population à très hauts revenus dans certaines parties de la région. »5

À cela s’ajoute un effet de composition des types d’emplois. Lorsque les différents PIB sont calculés par l’Insee, ils sont régionalisés sur la base des masses salariales. Or, l’Ile-de-France concentre des populations dont les rémunérations sont parmi les plus élevées du pays, par exemple les cadres de la finance ou les cadres dirigeants, « dans une large mesure en capacité de fixer leur propre rémunération, (...) souvent sans relation avec leur productivité individuelle », comme le décrit Thomas Piketty6. Mécaniquement, les statistiques publiques enregistrent donc une plus forte production au siège francilien d’une entreprise multirégionale que dans ses autres sites, simplement parce que les employés du siège touchent de plus gros salaires que les employés du reste du territoire.
Les PIB territoriaux ont-ils un sens ?

Une fois mis de côté ces effets de composition en secteurs et en rémunération, Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti assurent que « nous ne pouvons conclure qu’à l’absence de surproductivité intrinsèque de la région capitale ». Ils rappellent que la production de cette région s’inscrit d’une construction historique de longue durée : capitale d’un pays dont l’administration est à la fois très centralisée et très concentrée, grande métropole très accessible par les transports internationaux, elle accueille « des activités à marché mondial relativement rares. »

Pour toutes ces raisons, « imaginer que toutes les régions françaises pourraient avoir la productivité de l’Ile-de-France n’a pas de sens, concluent l’économiste et le sociologue. C’est un peu comme si l’on affirmait que si tous les Français voulaient bien se donner la peine d’obtenir la même rémunération que les dirigeants du CAC40, il y aurait moins de misère dans le pays. » Au final, « l’analyse de la géographie économique ne peut se limiter à une analyse de la géographie de la production ».

Au final, c’est en fait l’idée même de PIB territorial qui est assez porteuse de confusion. « Un grand groupe de BTP comme Colas a son siège à Boulogne dans les Hauts-de-Seine. Mais son chiffre d’affaires, ce sont des milliers de travaux partout en France. Imaginer les Hauts-de-Seine autonomes avec un PIB en propre veut dire qu’ils se retrouveraient flottants en l’air. » faisait déjà remarquer le géographe Philippe Estèbe en 2013, dans un entretien à Libération.

Les indicateurs statistiques mobilisés pour justifier les politiques de concentration spatiale sont donc sujets à caution. Il serait probablement bon de s’interroger sur leur importance dans le débat public, car ils conditionnent ensuite une action publique qui réduit le soutien aux territoires périphériques pour renforcer l’intégration d’espaces déjà intégrés, comme les métropoles. Ce qui pourrait avoir de nombreuses conséquences en terme de congestion, de pollution, d’inégalités de revenus ou de ségrégation sociale…

Source: Alternatives économiques Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti

Plus: France des métropole versus France des ruralités heureuses

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