20/02/2018

Laurent Wauquiez fait-il le lit de la droite ou le sien?


source: mediapart.fr par Hubert Huertas

Le «mur des cons» du professeur Wauquiez

Décidément, c’est toujours la même chanson. Avec les personnages qui sentent le soufre, les flops sont des succès, les punitions des récompenses, les légèretés des actions réfléchies… Wauquiez ne serait pas Rantanplan mais l’émule de Machiavel.
Un refrain se répand à propos de sa maladresse : cet homme s’est laissé aller à des confidences intenables devant un public d’étudiants, mais en sortirait renforcé ! Il n’aurait pas un coup de retard mais deux d’avance. Il n’aurait pas commis une bourde mais entourloupé son monde !  


Déjà des experts en communication croient discerner la virtuosité d’un génie du billard à trente-six bandes. Dans le quotidien 20 minutes, Frédéric Vallois, ancien conseiller de Valérie Pécresse et qui dispense des cours à Sciences-Po, assure que Laurent Wauquiez lui-même est à la source de la fuite qui l’accable en apparence. En demandant aux étudiants de ne pas diffuser ses propos, il les aurait manipulés pour qu’ils les révèlent, au contraire !

Vallois est rejoint par un autre expert, le politologue du Cevipof Bruno Cautrès, qui soulève deux hypothèses : « Ou Wauquiez est extrêmement naïf, ou nous sommes devant une opération de buzz très bien faite. »
Sur France Inter (dans le journal de 8 heures, dimanche 18 février, à la troisième minute), un autre communicant, Philippe Moreau Chevrolet, président de l’agence MCBG Conseil, considère que Wauquiez est trop avisé pour n’avoir rien anticipé, et il estime que cette fausse fuite lui permettrait de dire tout haut ce qu’il ne peut dire sur les plateaux télé. 

Il serait volontairement sorti du « bullshit » (selon ses mots devant les étudiants), pour délivrer une parole « cash », comme celle de Donald Trump.

Le grand exemple est lâché : Wauquiez a fait du Trump, et tant pis si Trump, à force de bourdes, de sottises et de mensonges, a conduit le mois dernier des candidats républicains à perdre des États imperdables. Wauquiez-Trump serait le gagnant de cette séquence. Il tiendrait la France par le buzz, comme un marionnettiste.

Sur le site de l’Express, Arnaud Mercier, chercheur associé au CNRS et spécialiste de la communication politique, ne va pas aussi loin. Il ne « croit pas un seul instant » que le président de LR ait orchestré ces “fuites”, mais affiche la certitude que « ce qui a fuité ne peut que le renforcer ».
Un sentiment qui n’est pas cantonné à la sphère des experts, mais gagne du terrain dans l’opinion des éditorialistes. Dimanche soir, sur France Info, dans l’émission « Les Informés du dimanche », les journalistes invités (Maud Guillaumin, Patrick Apel-Muller, Jean-Christophe Ploquin, Alban Mikoczy), issus de médias comme L’Humanité, La Croix, ou France Télévisions, proposaient des analyses différentes, mais arrivaient à une conclusion identique : bonne affaire pour Wauquiez.
Affaire bancale dès la première minute 

L’espèce de fascination devant les populistes ne date pas d’hier, ni d’avant-hier. En son temps, déjà, Jean-Marie Le Pen brouillait nos évidences en assénant les siennes. L’affaire du « détail » n’était pas une bévue, mais une provocation savamment calibrée, de même que le « Durafour crématoire ». Ces éclats médiatiques étaient un marqueur, disaient les spécialistes. Il se trouve que ce marqueur l’a relégué pour toujours dans ses 18%.

À son époque, Nicolas Sarkozy, lui non plus, ne se prenait pas les pieds dans le tapis. Il libérait son génie manœuvrier dans des séquences à sensation. Le débat sur l’identité nationale était, paraît-il, une habileté, inspirée par l’infaillible Patrick Buisson. Il resserrait le noyau dur de sa majorité. Idem pour le discours de Grenoble en 2010. Même chose avec la réduction des problèmes de la France à la viande hallal en 2012. Et son retour serait « stratosphérique », grâce aux mêmes thèmes identitaires, lors de sa marche triomphale des primaires de la droite. On connaît le résultat.

Or voilà que ça recommence ! Voilà que Wauquiez se bâtirait une prestance particulière en s’adressant à un public qui ne supporterait plus le langage de l’establishment, et réclamerait un puncheur.

Wauquiez s’inscrit dans cette lignée magique. Il s’est étalé comme une star du football marchant sur ses lacets au moment du penalty, sa gamelle fait rire ses camarades de classe, et tout le pays de proche en proche, mais les observateurs ne le trouvent pas rigolo.

Bancale dès la première minute

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est qu’elle était bancale dès la première minute. Un politique en vue, président d’un grand parti, et qui plus est président de région, allait dispenser des cours dans une école de son propre territoire, et cette simple annonce ne laissait pas indifférent…
Ainsi, quand le site Médiacités a révélé, le 13 février, qu’« un prof nommé Wauquiez » enseignerait dans une grande école de commerce de Lyon, un petit vent d’affolement a couru dans l’établissement, et chez les collaborateurs du président de LR. 

Bien sûr, ont admis ses soutiens, il était déjà fort occupé avec ses tâches de président de région et de président de parti, mais comme disait son directeur de cabinet, il était capable de faire face à « des journées très longues ».

À l’école de commerce, on tenait à souligner que le politique enlèverait sa casquette de dirigeant quand il dispenserait ses cours. Des cours “apolitiques”, promis juré. De la part d’un homme de droite, et d’une droite qui n’a jamais eu de mots assez durs pour condamner les enseignants de gauche accusés de faire passer des messages partisans à leurs élèves, la précision était importante. Elle fait sourire aujourd’hui.

Le contenu du cours ne prêtait pas à confusion : il s’agirait uniquement de grandes affaires du monde, en aucun cas de mesquineries franco-françaises. Le titre ? « Enjeux de société ». L’objectif  ? « Délivrer des pistes de compréhension du monde actuel et des grands défis à venir ». Les chapitres ? « Modèle social à l’heure de la mondialisation » ; « Modèle républicain face aux communautarismes » ; « Refondation de notre système éducatif ». 

En guise de refondation, Laurent Wauquiez a donc parlé, comme chacun le sait désormais, des bras de chemise d’Emmanuel Macron, d’Angela Merkel et de son charisme d’huître, des casseroles de Darmanin, de l’apathie du parti qu’il dirige, et de l’obsession de Nicolas Sarkozy à espionner les mails et les textos de ses ministres !

De la hauteur, de la distance, et de la profondeur… Une preuve de considération aussi, pour le niveau de ses étudiants.

Il a éclaboussé son camp

L’autre faute de Wauquiez est un retour de manivelle. Son commérage en direct rappelle un autre événement célèbre, qui fit scandale en 2013. Son laïus est un petit frère du fameux « mur des cons » épinglé dans un local du Syndicat de la magistrature. La droite s’en indigna à gorge déployée, et Wauquiez qui le qualifia de « mur des condamnés » fut l’un des ténors de ce concert d’indignation.
Or qu’a fait Laurent Wauquiez, devant un public d’étudiants, en tant que professeur et non pas dans le huis clos d’un bureau, sinon d’établir un palmarès de nuls ou de pervers ? 

Quelle différence entre l’affiche qui indigna la droite, et le « trait d’humour » (selon ses propres mots) qu’il s’est autorisé aux dépens d’une galerie de personnages publics, dont l’ancien président de la République. Un homme dont il fut le ministre, et le soutien enflammé.

Enseignant politisé jusqu’au bout de ses cheveux gris, créateur de rumeurs ou de fake news, procureur de comptoir, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes n’a pas seulement confirmé le portrait dont l’accablaient ses adversaires. Il a éclaboussé son camp.
  Passe encore qu’il s’attaque à Emmanuel Macron ou l’accuse d’avoir téléguidé l’affaire Fillon, personne ne s’en plaindra à LR, passe encore qu’il fasse de Gérald Darmanin le Cahuzac du harcèlement sexuel, les militants LR le détestent, mais en quoi ses attaques contre Nicolas Sarkozy auraient-elles pu servir sa conquête du pouvoir ? Comment ceux qui croient voir une habileté dans son discours aux étudiants analysent-ils une accusation qui heurtera longtemps les militants dont il devait conquérir le cœur ?

Quel est le but de sa manœuvre, si manœuvre il y a ? Rassembler autour de lui ? Mais qui ? Ceux qui ont voté Juppé à la primaire de 2016 ? Ceux qui ont suivi Édouard Philippe et déjà rejoint Macron ? Ceux qui n’ont pas voté pour lui lors de l’élection de président des Républicains et se regroupent désormais derrière Valérie Pécresse ?

Sa base était les sarkozystes, les purs et durs, ceux qui pouvaient aimer son discours à la droite de la droite, et il les a choqués en présentant l’ancien président de la République sous les allures d’un Big Brother…

Les réactions ne sont pas fait attendre. Elles sont impitoyables dans la bouche de ceux qui avaient déjà pris leur distance. Xavier Bertrand a saisi la bourde au bond : « Vous prenez les mots qui ont été dits là, ça pourrait être un des membres de la famille Le Pen : c’est la même tonalité, la même violence. »

Mais même les plus fidèles ont du mal à cacher leur embarras. Guillaume Peltier a bafouillé une justification plaisante : « C’était un cours de jeu de rôles sur des situations irréelles, exceptionnelles, liées aux rumeurs dans le monde politique. »

Et l’intéressé lui-même s’est lancé dans une dénégation surréaliste, après s’être excusé auprès de « l’irréel » Nicolas Sarkozy : « Il n’a jamais été question dans mon esprit de soutenir qu’on ait fait surveiller des membres du gouvernement dans le cadre du conseil des ministres. »

Comme c’est étrange ! Dans l’enregistrement on l’entend pourtant dire : « Je peux vous dire que Nicolas Sarkozy, il en était arrivé au point où il contrôlait les téléphones portables de ceux qui rentraient en conseil des ministres. Il les mettait sur écoute pour pomper tous les mails, tous les textos, et vérifier ce que chacun de ses ministres disait au moment où on rentrait en conseil des ministres. »

Les experts auront beau dire, Wauquiez est peut-être sur les traces de Donald Trump, mais le fait est là. Comme dirait Guillaume Peltier, dans cette affaire insensée c’est son avenir politique qui devient « irréel »…   

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