lundi, janvier 02, 2017

Histoire méconnue de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans: les "Malgré nous".


Je rapporte ici le décès survenu le 25 décembre 2016 à Toulon, de Paul Muller (92 ans) né le 2 mai 1924 à Sundhouse une ville historique du Bas Rhin.

Paul Muller,  est l'un de ces jeunes alsaciens qui vécut cette terrible histoire - méconnue - de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans durant la 2è guerre mondiale - les "Malgré nous" . Cela  me donne l'occasion de cette recherche historique pour  lui rendre hommage. Et aussi de montrer que  l'histoire, comme le présent, n'est souvent qu'une succession d'erreurs de ceux qui gouvernent.

Chacun de nous a une histoire, faite des circonstances du déroulement de notre vie,  de celles de nos parents, grand-parents et de nos enfants. Celle de Paul Muller est extraordinaire en raison de son incorporation de force dans la Wehrmacht à 20 ans, son envoi en Russie dans la 6è division allemande qui fut anéantie par les Russes lors  du 2è Stalingrad; la bataille de Bessarabie-Roumanie en août 1944; puis son séjour comme prisonnier de guerre en Russie.

Libéré fin juin 1945, il revint en Alsace. Il épousa  Isabelle Andlauer en 1950 (le 25 décembre). Quatorze enfants sont nés de leur union. C'est en 1973  qu'ils vinrent à TOULON à la suite d'une demande de mutation (Paul était employé du trésor public). Vivent ici à Montauroux, Marie Cardi une de ses filles; épouse  de François Cardi  (ex animateur d'évènements festifs, décédé en août 2015)  et ses petites  filles Aurore Rostagno et Isabelle Cardi.

Histoire méconnue de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans

 

Annexion silencieuse

Dans son projet de pulvériser le « Traité de Versailles » de 1919, Hitler n’évoquait pas l’Alsace-Moselle. Il savait bien que les Alsaciens-Mosellans seraient farouchement opposés à leur intégration dans le Reich  allemand.
Après la débâcle des armées franco-britannques, lors de la signature de l’armistice du 22 juin 1940, le cas de l’Alsace-Lorraine est passé sous silence. La France de Vichy, sans faire de proclamation officielle, a cédé l’Alsace-Moselle au Reich allemand. Au nom d’une politique de collaboration, comme en 1871, les Alsaciens-Mosellans se retrouvent à nouveau abandonnés par la France. La défaite de la France a donc donné à Hitler l’opportunité de rattacher ces territoires sans le consentement de leurs habitants.

Germanisation de l’Alsace

Hitler nomma Wagner, son vieux compagnon de route, Gauleiter (gouverneur) de l’Alsace. Il lui donna dix ans pour germaniser l’Alsace et faire des Alsaciens de bons nationaux socialistes (Nazi). Wagner s’est fixé comme objectif de le faire en cinq ans. Ce dernier manquait de lucidité car les Alsaciens ne sont pas des Allemands. Quand on impose et l’on force, cela s’appelle du viol et c’est ainsi que les Alsaciens ont vécu cette germanisation, comme un viol.
Cependant, au début, les nazis ont marqué des points en venant matériellement en aide aux sinistrés des zones évacuées. En effet, en 1939, lors de l’évacuation des futures zones de combat, il était prévu que l’armée française en collaboration avec quelques civils restés sur place, s’occupe des bêtes et des récoltes en attendant que la vraie guerre veuille bien démarrer. Mais notre chère armée française n’a pas été très fair-play, non seulement, en laissant crever bêtes et récoltes mais en pillant et souillant les maisons qu’elle était sensée garder. Cette aide aux évacués fut une belle opération de séduction qui a permis aux nazis de démarrer sur les chapeaux de roues. Pourtant, le comportement et les mesures brutales prises par les nazis par la suite, poussèrent la population à une opposition farouche qui se manifesta par le peu d’empressement à suivre les ordres et par la création de quelques mouvements de résistance dès la fin de 1940.
L’interdiction de parler français fut accompagnée de mesures ridicules, telles que l’interdiction du port du béret basque. Les affiches montraient un balai chassant tout ce qui rappelle la France notamment le coq, symbole français. Néanmoins, les Alsaciens purent conserver leur coq dans la basse-cour !… Les noms de rues, des localités à consonance française furent changées, ainsi que certains noms de famille à consonance française.
Toutes les inscriptions françaises sur les bâtiments et les monuments sont éliminées. Les occupants ont même exigé que les Alsaciens se débarrassent de leurs livres français même les sujets classiques.
Les Juifs et autres considérés comme indésirables par les nazis sont expulsés du territoire et chassés vers la France non occupée. Il est honteux qu’ensuite la France de Vichy a mis beaucoup de zèle pour organiser des rafles de juifs pour les expédier vers des camps de l’est.
En vu de grossir les rangs de l’armée future, les Nazis multiplièrent les organisations paramilitaires où les jeunes étaient obligés de s’inscrire après le 1er janvier 1941. Une propagande très active, promettant des avantages considérables pour inciter les jeunes à s’engager dans l’armée allemande, se solde par un échec cinglant. Ce sont majoritairement les fils des fonctionnaires allemands immigrés sur le territoire qui ont répondu à l’appel.

L’incorporation de force

Face à l’échec des campagnes de propagande, le Gauleiter Wagner proposa à Hitler l’incorporation obligatoire des Alsaciens dans l’armée allemande.
L’État-major allemand n’était pas très chaud et rétorqua que les Alsaciens n’étaient pas fiables et poseraient des problèmes sur le plan de la discipline et de la sécurité. C’était aussi l’avis d’Hitler. Le Maréchal Keitel, Chef du Haut Commandement Militaire a également noté que cette incorporation ferait entrer des éléments subversifs dans la Wehrmacht et plus tard, lors du procès de Nuremberg, il déclarera dans sa déposition que l’incorporation des Alsaciens- Mosellans présentaient plus d’inconvénients que d’avantages.
Par la suite, l’opération Barbarossa qui prévoyait une rapide invasion de la Russie, ne se déroula pas comme prévue. L’armée allemande piétinait sur un large front avec d’importantes pertes. Cela entraina une crise au sein de l’État Major. Hitler a dû commencer à sentir qu’il n’était pas invincible et que le fait de garnir les troupes avec de nouvelles recrues ne serait pas un luxe. Il cessera de faire la fine bouche et donna le feu vert au Gauleiter Wagner pour l’incorporation des Alsaciens.
Un décret du 25 août 1942 érigé par le Gauleiter Wagner contraignit les jeunes Alsaciens à effectuer leur service militaire dans l’armée allemande.
Ce décret fut une violation flagrante de la convention d’armistice de juin 1940 et des conventions de la Haye qui interdisent à la puissance occupante de mobiliser la population d’un territoire occupé. Malgré la colère du peuple alsacien, le gouvernement de Vichy, une fois de plus, n’émit pas de protestations officielles publiques.
En 1942, l’incorporation ne concernait que les classes 1922 à1924. Après la défaite de Stalingrad, l’État-major allemand deviendra de plus en plus vorace en étendant l’incorporation à d’autres classes. Ainsi, les réservistes de l’armée française qui ont combattu les Allemands en 1940 devront désormais se battre pour les Allemands. Certains de ces soldats qui déserteront sur le front de l’est, porteront successivement cinq uniformes différents pour revenir après bien des péripéties, participer à la libération de l’Alsace.
L’État-major allemand, essayera même en juin 1944 de faire incorporer une soixantaine d’officiers de réserve de l’armée française dans la Waffen-SS. La plupart résistera jusqu’au bout, 42 d’entre eux seront envoyés dans un camp de concentration, 22 ne reviendront plus, leur convoi ayant été bombardé par les alliés.

Un régime de terreur s’installe et l’Alsace

Prévoyant une situation explosive à l’annonce de ce fameux décret sur l’incorporation, le Gauleiter a mis en place tout un appareil de répression.
Les auteurs des tracts appelant à résister à l’incorporation de force sont arrêtés par la Gestapo et fusillés. Précédemment deux jeunes responsables de l’attentat contre la voiture du Gauleiter furent décapités.
La seule possibilité de désertion passait par la frontière suisse, mais le Gauleiter Wagner avait pris une ordonnance contre ce qu’il appelait « l’émigration illégale hors d’Alsace ». Les biens des évadés, annonçait-il, seront confisqués et leurs parents et  ceux qui vivent avec eux seront déportés. Cela n’empêcha pas des fuites et près de 300 réfractaires arrivèrent à passer en Suisse Ces désertions exaspérèrent les Allemands qui redoublèrent de vigilance en mettant en place le long des frontières suisse et vosgienne une zone interdite (Sperrbezirk) de trois kilomètres, qui fut encore élargie les mois suivants. Défiant les terribles représailles exercées en cas de capture, jusqu’à fin1942, 12 000 jeunes gens auront pris la fuite. Le 10 février 1943, quelques 180 jeunes sundgauviens de Riespach et de 7 villages environnants passèrent la frontière suisse; le 11, ils seront suivis par 80 conscrits de la région d’Oltingue ; Le 13 février 1943, un groupe de 19 jeunes gens partis du village de Ballersdorf vers la frontière suisse, se heurtèrent à des garde-frontières. Une fusillade éclata et la répression nazie sera brutale. Trois jeunes seront tués. Les autres s’enfuiront, mais treize d’entre eux seront arrêtés dès le lendemain chez eux et fusillés le 16 février au camp du Struthof après un jugement sommaire. Un quatorzième subira le même sort un peu plus tard. Il n’y aura en définitive qu’un seul survivant qui réussit à se cacher, puis à franchir la frontière suisse.
D’autres recrues qui refusèrent de porter l’uniforme allemand furent emmenées en redressement dans le camp de sécurité de Schirmeck, où les menaces, les tortures et autres mauvais traitements eurent raison de leur résistance. Environ 45 000 récalcitrants, civils ou futurs recrus, seront matés au camp de Schirmeck. Dans ce camp séjournèrent aussi des gens arrêtés pour fait mineur. Ainsi, avant son incorporation, Alphonse Liechty, un frère de ma mère a été arrêté avec ses camarades conscrits après avoir chanté la Marseillaise dans les rues de Ste Croix en Plaine. Marcel Ritzenthaler de Horbourg, un artiste au grand cœur, ami de la famille a été arrêté par la Gestapo qui le suspectait de vouloir s’évader à travers les Vosges.  Il avait aussi déclaré : « je suis Français et par conséquent, je ne porterai pas l’uniforme allemand ». Après un séjour à la prison de Colmar, il fut  interné à Schirmeck avec son épouse. Il avait effectivement projeté de s’évader en traversant un coin des Vosges qu’il connaissait parfaitement pour rejoindre La Bresse où il avait un contact pour obtenir de fausses pièces d’identité. Il a été incorporé de force, envoyé en Russie, évadé et son nom figurait sur un tract soviétique lancé sur les lignes allemandes.
D’autres, plus récalcitrants, seront transférés au tribunal militaire de Torgau en Allemagne où ils seront, pour la plupart, exécutés. Ceux qui refusaient de signer leur livret militaire étaient systématiquement envoyés dans des bataillons disciplinaires.
La presse locale entretenait un climat de peur en relatant les répressions envers les récalcitrants. Par exemple, suite à un incident, le jour du conseil de révision d’incorporation de Marcel Jaegle de Kaysersberg, les nazis arrêtèrent ses parents. Le 25 février 1943, un journal local annonça que Monsieur Jaegle père avait été fusillé et son épouse, internée au camp de Schirmeck, sera transplantée en Allemagne avec sa famille.
Les arrestations pour faits politiques se multiplièrent et se solderont par 112 condamnations à mort effectives.13 000 autres condamnés seront déportés dans des camps. Au total environ 27 000 civils, dont  un proche a déserté, furent transplantés en Allemagne, Pologne et Silésie après confiscation de leurs biens. Cette répression extrêmement brutale qui a frappé tous ceux qui se sont opposés à l’incorporation de force et ces mesures de transplantation prises à l’égard des familles des réfractaires vont inciter la plupart des malgré-nous à se résigner et répondre à l’ordre d’appel. Ainsi, plus de 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouveront incorporés de force.
Si la plupart seront affectés dans la Wehrmacht, d’autres se verront enrôlés d’office, en 1944, dans la Waffen-SS, une armée d’élite, qui, au début, était uniquement constituée de volontaires fanatiques.
Après son service au Reichsarbeitsdienst (RAD) ou « Service obligatoire du travail », mon père Jean BICKEL ira, en janvier 1943, endosser l’uniforme de la Wehrmacht et servir dans une armée qui a tué son frère Alfred, en juin 1940, alors qu’il était sous uniforme français.
Ne faisant aucune confiance aux recrues alsaciennes et craignant leur désertion, les Allemands décidèrent d’envoyer la plupart d’entre eux sur le front russe. La majorité de cette « mauvaise graine » se retrouvera en première ligne comme chair à canon.
Ce n’est qu’en 1944, que des malgré-nous surtout Waffen SS incorporés de force se retrouvèrent avec leur division sur le front de l’ouest, principalement après le débarquement de Normandie. Le commandement militaire ayant eu, certainement, à ce moment là, d’autres chats à fouetter que de faire le tri. Le haut commandement militaire, ne se faisant aucune illusion quand à la loyauté de ces recrues envers le Reich, interdisait de les affecter dans les services de reconnaissance, de renseignements, dans l’aviation ou sur les navires de guerre. Des mesures étaient prises pour limiter la proportion d’Alsaciens-Mosellans au sein d’une même unité, maximum 5%.
Photo prise dans la région de Dantzig. Sur la valise on peut lire « Vive l’Alsace, on les aura » Une photo risquée qui aurait pu coûté cher à leurs auteurs. (Allongé à gauche; Charles Kuchel d’Osteim, à l’arrière ; Eugène Ortlieb, Jean Jacques Berger, tous les deux de Beblenheim et allongé à droite un autre alsacien inconnu.)
L’incorporation de force a aussi été étendue au Luxembourg ainsi qu’au canton germanophone situé à l’est de la Belgique d’Eupen et Malmedy. Sous un uniforme détesté, dispersés parmi des soldats allemands qui les considèrent comme des « sales Français » ou « têtes de Français » ces jeunes devaient partir faire une guerre, qui, non seulement ne les concernait pas, mais pire, allaient les mettre face à un « ennemi » allié de la France libre qui avaient la haine féroce pour tous ceux qui portaient l’uniforme allemand.

Les malgré-elles

Plus de 5 000 jeunes Alsaciennes et Mosellanes seront également incorporées de force. Envoyées en Allemagne pour accomplir leur Reichsarbeitsdienst (RAD) comme les hommes avant leur incorporation dans la Wehrmacht. Après une période de six mois dans des camps ces malgré-elles seront incorporées dans le « Kriegshilfsdienst », le service d’aide à la guerre et affectées comme auxiliaires dans la Wehrmacht, la Luftwaffe, aux transmissions ou dans les usines d’armement. Soumises aux intenses bombardements alliés sur les villes allemandes environ 1000 d’entre elles ne reviendront plus.

Départ

Les rassemblements  des jeunes recrues dans les gares alsaciennes lors des départs vers l’Allemagne donnèrent lieu à diverses scènes de rébellion. La révolte grondait dans les rues et aux abords des gares lors de l’acheminement des recrues sur les quais de gare.
Les colonnes de recrues étaient encadrées par des soldats en armes. Les rues menant vers les gares étaient interdites et gardées. Des huées, vociférations et des chants patriotiques s’élevaient des foules amassées dans les rues adjacentes.
De courageux manifestants défiaient les Allemands en arborant des drapeaux tricolores  Au début, des fanfares accompagnaient parfois le cortège de recrues mais celles-ci étaient couvertes par deschants français interdits.
Vers le front de l’Est     (le 1er à gauche, Jean BICKEL)

Désertion

En vue de leur désertion, nombreux seront ceux qui emportèrent puis dissimulèrent à l’intérieur de leur uniforme un bout de tissu tricolore.
Déserter, c’est prendre de gros risques et plusieurs malgré-nous ont été pendus ou fusillés par les Allemands après l’échec de leur désertion. Pour faire peur et donner l’exemple, les autres Alsaciens-Mosellans du régiment étaient appelés à assister ou forcés à participer à l’exécution de leurs compatriotes. D’ailleurs les nazis exécutèrent pour moins que cela. Ainsi, suite à l’attentat manqué du 20 juillet 1944 contre Hitler, deux Alsaciens J.P. Zimmermann de Carspach et Charles Kreutter de Waldighoffen, incorporés de force dans les Waffen SS, furent rendus coupables de paroles infamantes envers le Führer en ayant exprimé leur regret suite à l’attentat raté (« Si seulement, il avait pu crever »). Battus, enfermés dans une porcherie sous haute surveillance, ils furent jugés par un tribunal composé d’officiers SS qui les condamnèrent à la pendaison. Ils avaient 18 ans.
Joseph Husser de Ribeauvillé raconte comment avec tous les Alsaciens de l’unité il fut contraint d’assister à cette exécution. Ils reçurent des brimades d’un officier qui les menaçait de les pendre à leur tour s’ils ne regardaient pas l’exécution jusqu’à la fin. Après cela, un officier ne manqua pas de leur préciser qu’il n’avait aucune confiance aux Alsaciens. On leur retira même, provisoirement, leurs fusils.
Jean Bickel devait également être traduit au tribunal militaire pour insubordinations suite à une simple réflexion par rapport à son incorporation de force. Il échappa au tribunal en raison d’une attaque des Soviets entraînant de lourde perte et un repli général dans un tragique désordre. Disloqué et affaibli, son unité mettra quelques jours à se reconstituer.
Sur le front russe, le risque était double, car les déserteurs risquaient autant de se faire fusiller dans le dos par les Nazis que d’être abattus par les Soviets voyant arriver sur eux un homme habillé de l’uniforme ennemi. L’Union Soviétique n’ayant pas adhéré à la convention de Genève sur le traitement à l’égard des prisonniers, les soldats de l’Armée Rouge pouvaient en faire comme bon leur semblait.
Une énorme machine de propagande destinée à attiser la haine de l’Allemand a été mise en place par les autorités. Un matraquage continuel invitait les Soviets à tuer l’Allemand. Des pamphlets sanguinaires émanant du célèbre écrivain poète Elya Ehrenbourg (1) martelaient « Tuez les tous », « les Allemands ne sont pas des humains », « un bon Allemand est un Allemand mort », « il n’y a rien de plus beau que le cadavre d’un Allemand ». On comprend alors pourquoi les soldats soviétiques conditionnés devenaient fou furieux à la vue d’un uniforme allemand et avaient la gâchette facile envers ceux qui se rendaient. (1) Ces pamphlets promettaient aux soldats, les femmes allemandes comme butin, et lorsque les troupes soviétiques déferlaient sur l’Allemagne celles-ci ne s’en privèrent pas. Les femmes allemandes n’avaient pas d’autre choix que de se faire violer ou tuer si elles fuyaient, souvent c’était les deux. Rien qu’à Berlin plus de 100 000 femmes ont subi des viols, souvent à plusieurs reprises ou victimes de viols collectifs.

Les Soviétiques n’avaient, dans leur grande majorité, pas connaissance du drame de ces Alsaciens et Mosellans. Ne faisant aucune différence entre les malgré-nous enrôlés de force et les engagés volontaires de la « L.V.F. » (Légion des Volontaires Français) et la « Division SS Charlemagne » pour combattre le bolchévisme. Le plus souvent, ils n’hésitaient pas à tuer ces Français, les considérant tous comme des traîtres. Des témoignages comme celui de Charles Thomann d’Ostheim relatent qu’ils ont été sauvés in-extrémis de leur exécution grâce à l’intervention d’un gradé ou d’un commissaire politique encadrant les officiers. Charles, après avoir miraculeusement échappé à une première tentative d’exécution du fait que le pistolet de l’officier s’était enrayé, a dû creuser le trou qui devait lui servir de tombe, fut sauvé grâce l’intervention d’une femme soldat. D’autres témoignages signalent que d’habitude les femmes soldats se montraient plus cruelles et plus violentes que les hommes.
Les exécutions sommaires auraient été régulièrement le fait de soldats mongols, cosaques et autres ethnies de l’est de l’URSS qui n’avaient pas l’habitude de faire des prisonniers. Ceux- là ne savaient probablement même pas ce qu’est la France et le ruban tricolore, brandi par les malgré-nous, n’avait pour eux aucune signification. Parmi les 10 000 évadés, nous ne saurons jamais combien ont été exécutés après s’être rendus aux Soviétiques.
Par la suite, mieux informés de la situation, les Soviétiques, en relation avec les autorités de la France libre, ont lancé des tracts aux Alsaciens et des appels par haut-parleur pour les inciter à déserter l’armée allemande, et à rejoindre les lignes russes en leur promettant qu’ils seront bien traités et qu’ils pourront rejoindre l’armée du Général de Gaulle.
Hélas, par milliers, ils se sont jetés dans la gueule du loup, dans une captivité plus meurtrière que le front, car les Soviets vont  ensuite les laisser « crever » dans le fameux camp de « Tambov » et d’autres camps. Un de ceux qu’on a obligé à faire un tract pour inciter ses concitoyens alsaciens à venir le rejoindre dans le « Paradis russe », , est lui-même mort du terrible traitement subi dans le « Paradis de Tambov ». Dans leurs promesses, les Russes n’avaient qu’un but, dégarnir les rangs allemands. Beaucoup furent encore accueillis avec une grande brutalité, et, en un rien de temps, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, même de leur ceinture et de leurs bottes. Dents en or arrachées, doigts coupés pour récupérer rapidement une alliance, la violence des Soviets étaient sans limite pour récupérer quelques valeurs.
Amenés vers l’arrière du front, beaucoup furent encore malmenés par des soldats soviétiques montant au front. Fous furieux à la vue de la « vermine » allemande, ils se ruaient vers les malheureux prisonniers pour les battre violemment. Leurs gardiens avaient du mal à protéger leurs prisonniers qui arrivaient parfois à destination le visage tuméfié et parfois même avec dents cassées. Même sur le front de l’ouest, les SS capturés ou se rendant aux Américains étaient quelques fois abattus.
Par exemple, Armand Durlewanger de Bitschwiller les Thann, lors  d’un repli allemand s’apprêtait à déserter avec ses compagnons alsaciens pour se rendre aux Américains. Mais Armand et un autre alsacien nommé Joseph Meyer, sentant le danger, renoncèrent au dernier moment et reculèrent. Par la suite les Allemands contre attaquèrent et reprendront le terrain abandonné. Armand découvrit les cadavres des Alsaciens déserteurs criblés de balles et son ami André Rohrbach avait la tête écrasée par une chenille d’un char Sherman. Ils s’étaient pourtant séparés de leurs armes et avaient un mouchoir blanc dans leurs mains. Ce n’est qu’en mars 1945, soit 10 mois après le débarquement que les Américains furent informés de la présence d’incorporés de force dans les Waffen SS.

Le front russe 


En repos à l’arrière de front russe. (Assis à l’avant gauche en maillot de bain, Alphonse LIECHTY)
Peu de malgré-nous évoquèrent les horreurs vécus sur le front. Jean  Bickel parlait souvent du harcèlement continu des « orgues de Staline ». Un jour, alors qu’il était en première ligne, couché à terre avec un camarade, une balle a ricoché sur son casque  au niveau de la tempe pour atteindre la tête de celui qui se tenait près de lui, le tuant sur le coup…Le destin.

Dessin Marcel Ritzenthaler
Lors de l’hiver 43-44, il était chargé de ramasser les morts. Ceux-ci étaient difficilement repérables lorsqu’il neigeait. Il lui arrivait de trébucher sur un obstacle qui se révélait être un cadavre. Muni d’une corde, il attachait plusieurs corps, parfois atrocement mutilé, transformé en statue par le gel pour ensuite  les traîner dans la neige et les rassembler vers l’arrière. « A la longue, la vue des cadavres  me laissait  presque indifférent  » disait-il.
Sur le front, pendant les moments d’accalmie, pour séduire les Français, les Soviets émettaient par haut-parleurs des chansons de Tino Rossi. Jean, qui était un excellent chanteur, interprétait magnifiquement, en imitant sa voix, tous les tubes de Tino Rossi. Il a bien sûr évité de chanter en français, car cela lui aurait coûté cher.
En janvier 1944, près de Dneprowka en Russie, Jean fut blessé par des éclats d’obus et sera transféré par train hôpital  vers l’Allemagne.
Quelque mois après, de retour sur le front, Jean avec trois autres camarades alsaciens, fit le projet de s’évader dès que l’occasion se présenterait.
Le 13 août 1944 aux environs de Débicza dans l’est de la Pologne, ils eurent la chance de se trouver tous les quatre en première ligne. C’était le moment propice pour mettre leur projet à exécution. Après avoir échappé à la vigilance des Allemands et une course à travers une forêt, mouchoir blanc à la main, à leur grande surprise, ils se sont trouvés nez à nez avec un bataillon féminin. Alors qu’ils s’attendaient à être accueillis en héros français, voilà qu’ils se firent malmener par une horde de femmes enragées. Les coups pleuvaient de tous les côtés et ils furent démunis de tout ce qu’ils possédaient. Elles prirent même à Jean, la photo de Madeleine, sa fiancée. Il se trouva face à une femme-officier qui arma son pistolet et le pointa vers son front. Croyant son dernier instant venu, Jean se laissa tomber à genoux mais le coup ne partit pas grâce à l’intervention d’un commissaire politique. Vraisemblablement, il était venu lui expliquer qu’il ne fallait pas tuer les Français. Finalement, ils remirent un certificat d’évasion aux évadés. Ces certificats leur étaient ensuite  retirés dans les camps de regroupement de prisonniers.
Cela faisait des mois que les Soviets balançaient des tracts sur le front pour inviter les Alsaciens-Mosellans à rejoindre le camarade Staline et De Gaulle, mais l’information semblait mal circuler au sein de leur armée.
Regroupé avec des prisonniers allemands, sans chaussures pour la plupart, ce fut, la longue marche vers la captivité, presque sans boire ni manger. « Le pire était la soif » disait-il, « nous devions marcher toute la journée sans ravitaillement.» Les Soviets abattaient froidement ceux qui étaient trop faibles pour suivre le rythme. Les morts étaient abandonnés sur le chemin. Charles a vu un de ses compagnons d’infortune sortant du rang pour ramasser un trognon de pomme, se faire abattre comme un chien. D’autres témoignages relatent que des prisonniers furent abattus pour s’être écartés du rang pour ramasser des baies et des plantes au bord du chemin.
Lorsqu’une délégation de malgré-nous adressait leurs doléances au commandant du camp, celui-ci leur riait au nez. Malgré les promesses des Soviets, il n’y aura pas de régime de faveur pour les Français, évadés ou non. Au contraire, comme les Soviets se faisaient épauler par un service d’ordre constitué de prisonniers gradés allemands, ces derniers se montraient méprisants envers ces Français, les soupçonnant d’être des déserteurs. Ils furent donc souvent désignés pour les pires corvées par les prisonniers-chefs allemands.
Après avoir connu l’horreur de différents camps de prisonniers, ils seront, pour la plupart, regroupés dans un camp pour Français, le camp 188 de Tambow. Tous pensaient qu’enfin ils trouveraient un coin de paradis dans cet enfer. Encore fallait-il arriver vivant à destination, car le transit se révélait particulièrement meurtrier en hiver.
Armand Zanner rapporte dans son livre, « survivre à Tambov », qu’au départ du camp de Tischwin, ils étaient 241 hommes compressés dans trois wagons de marchandises pendant 17 jours. Il n’y eu plus que 158 survivants à l’arrivées à Tambov.
Après avoir été enfermé dans le camp de Lvov, Jean fut transféré à Moscou pour y travailler comme prisonnier de guerre. A Moscou il eut l’occasion de signer son engagement pour l’armée française. Suite à cela il sera, avec d’autres compatriotes, envoyé à Tambov, camp de rassemblement des Français.
Les prisonniers, sans manteau, n’avaient pas de tenue adaptée à la rigueur de l’hiver. Lorsqu’ils  étaient pris avec une tenue d’hiver, les Soviets leur volaient systématiquement la doublure fourrée de leur vareuse.
Les comptages des prisonniers étaient toujours longs et pénibles en hiver par -20°, – 30° voire – 40° degrés. Les soldats, souvent incapables de compter correctement, recommençaient sans cesse, avec à chaque fois des résultats différents. Pendant ce temps, les malheureux prisonniers frigorifiés devaient sans cesse bouger les doigts de pieds, raidir les muscles, sans arrêt se frotter le nez et les oreilles, pour éviter les gelures irréversibles.
Dessin Marcel RITZENTHALER

Le camp de Tambov

En arrivant au camp de Tambov, les malheureux durent vite désenchanter en voyant ce camp entouré d’une quadruple rangée de barbelés, de miradors avec des gardes armés. Pourtant il n’y  avait pas d’erreurs, un drapeau français flottait bien dans ce camp. A la vue des bagnards squelettiques qui déambulaient dans le camp, il était atterré et tous ses espoirs d’un meilleur traitement s’envolèrent définitivement.
Arrivé fin novembre, Jean fut encore consterné lorsqu’il apprit que le dernier convoi pour la France libre datait de début juillet, et avec l’arrivé de l’hiver, l’espoir d’un nouveau départ s’amenuisait de plus en plus.
Ce camp, dit des Français comportait aussi des baraques occupées par des Luxembourgeois, des Belges et aussi des Tchèques, des Roumains, des Polonais, des Allemands et même deux Américains.
Dans ce camp, comme dans les autres camps soviétiques les conditions de détention furent inhumaines. Les prisonniers y survivaient dans une effarante promiscuité et dans une hygiène déplorable. La ration journalière a été estimée à 1340 calories alors que les détenus d’Auschwitz recevaient 2000 calories par jour. A ce manque de calories, s’ajoutait l’avitaminose entraînant une forte mortalité par maladie infectieuse. Typhus, pneumonies, dysenterie et autres maladies, sans compter les gelures, faisaient des ravages. A l’extrême limite de leur force, les malades étaient emmenés vers le lazaret du camp, où, pratiquement sans soins adaptés, très peu en réchappaient. Les baraques contenaient jusqu’à 400 prisonniers.
Lorsqu’ils étaient couchés, ils ne disposaient pas d’assez de place pour bouger individuellement sans déranger les autres.
Le soleil ne pénétrait jamais dans les baraques humides semi-enterrées. En été, les baraques ainsi que les vêtements étaient infestés de puces, de poux et de punaises.
Les travaux forcés avec menaces et punitions étaient souvent au-dessus de leur force et de leur possibilité. En hiver, la vie était atroce.
Le thermomètre descendait souvent à – 40°et cela n’empêchait pas les appels qui duraient plus d’une heure, de se faire à l’extérieur.
Dans de pareilles conditions, leur état physique et moral était au plus bas dans ce pays hostile, sans Croix Rouge, sans aucune nouvelle de la famille et sans pouvoir en donner. On estime qu’environ un homme sur deux mourait à Tambov après une durée moyenne d’internement inférieure à quatre mois.
Durant l’hiver 1944/1945, sans nourriture correcte, chaque jour 70 à 80 prisonniers mouraient dans des conditions épouvantables et étaient stockés à la baraque 22 en attendant le printemps pour les enterrer. Le sol gelé en hiver empêchait l’enterrement des morts. Étant donné que ce camp ne disposait pas de four crématoire, les morts étaient entassés dans une grande baraque. Lors de l’hiver 1944-1945, celles-ci se révélèrent insuffisantes et il  fallut ouvrir les toits au niveau de la faîtière pour engouffrer encore les cadavres.
Afin que le séjour des prisonniers soit profitable, les Soviets organisaient, sans rire, des cours de rééducation antifasciste. Dommage que beaucoup de ces rééduqués, victimes de leur bourreau, n’aient pu revenir chez eux apporter la bonne nouvelle.
Jean, mon père expliquait qu’il devait sa survie à son affectation aux commandos de la forêt. En forêt, il trouvait quelques précieuses vitamines dans les écorces d’arbres, aiguilles et bourgeons de pin. A la belle saison, il pouvait cueillir quelques plantes, baies et racines. Dénicher des nids d’oiseaux pour récupérer les œufs était un luxe. Comme d’autres, lorsqu’il voulait emporter des plantes pour les camarades malades, parfois ils furent empêchés, à coup de crosses ou de bottes par les gardiens.
Précédemment, en juin 1944 le Général Petit, attaché militaire de l’ambassade de France à Moscou, a visité le camp de Tambov avec une délégation de civils et de militaires. Il passait en revue ces malheureux Français en haillons d’uniformes allemands. L’espoir renaquit, mais leur sort ne s’améliora pas par la suite.
Début juillet 1944, enfin, mille cinq cents prisonniers on été appelés à un rassemblement en vue d’un départ vers la France libre. Débarrassés de leur loques pourries, ils endossèrent  l’uniforme russe tout neuf. En rang par trois, drapeau tricolore en tête, encadrés par quelques soldats russes, ils sont partis joyeux le 7 juillet 1944 vers la gare de Rada. Acheminés en Iran, ils ont été revêtus, dès leur arrivée à Téhéran, de l’uniforme colonial britannique. Convoyés par les Anglais vers l’Algérie en passant par Téhéran, Bagdad, la Palestine, le Liban et le Sud de l’Italie, ils reçurent l’uniforme de soldat franco-américain. Un certain nombre d’entre eux participera à la libération de l’Alsace.
A Tambov Jean Bickel eu l’occasion de rencontrer des amis de Horbourg, son village. Il rencontra Jean Kaennel qui venait d’arriver à Tambov après un long périple depuis Dunabourg en Lettonie jusqu’à Omsk en Sibérie pour ensuite revenir à Tambov. Durant ces longs séjours, dans des wagons à bestiaux, par un froid glacial, il a vu plusieurs de ses camarades mourir. Auparavant, il avait passé son dix-huitième anniversaire en captivité dans la forteresse de Dunabourg, là même où son père avait fêté ses vingt-et-un ans en 1917 alors que lui aussi, Alsacien annexé, se devait de servir sous l’uniforme allemand. Marcel Ritzenthaler de Horbourg est arrivé à Tambow en janvier 1945, six mois après son évasion. Les Russes qui eux aussi appréciaient ses talents artistiques voulurent l’envoyer comme décorateur au théâtre de Mogilev. Marcel n’ayant qu’une idée en tête, rejoindre l’armée française, a dû se faire pistonner pour être transféré à ce camp de regroupement des Français. C’est dans ce camp qu’il passera son troisième hiver russe. Grâce à ses activités artistiques, il reçut un peu de nourriture supplémentaire qu’il partagea avec ses camarades dans le besoin. Durant son incorporation, Marcel Ritzenthaler eut l’occasion de se servir plus souvent de crayons et de pinceaux que du fusil. Les officiers allemands faisaient appel à ses talents artistiques et de ce fait ils fermèrent souvent  les yeux face à son insubordination. Déjà lorsqu’il était au RAD en guise de décoration de Noël, il a peint des pommes de pin aux couleurs bleu, blanc, rouge. Cependant, un jour il dépassa les bornes et les Allemands  décidèrent de le traduire au tribunal militaire. Prévenu à temps par un ami, il réussit à s’échapper en se faufilant dans un champ de maïs. Proche de la ligne de front, Il a d’abord  laissé passer une première vague de soldats plus ou moins ivres. A la vue d’une voiture avec des officiers, il sortit de sa cachette et bondit devant la voiture en criant « Franzouski ! »  Ayant appris quelques mots de russe en prévision de son évasion, il tenta d’expliquer les raisons de son évasion de l’armée allemande. Malgré cela, un jeune russe qui semblait n’avoir que 14 ans, excité à la vue de l’uniforme allemand, garda la main sur la gâchette en criant qu’il fallait le tuer.

Prisonniers abandonnés

Cette inhumanité, avec laquelle ils étaient traités en tant que Français, renforçait leur amertume. Après la visite du Général Petit, comment était-il possible que la France ne s’intéressa pas à leur sort. Après le départ du contingent pour l’Afrique du Nord, les autorités françaises auraient dû être informées que ce camp était un mouroir. On apprit, par la suite, que les autorités militaires de la France libre à Alger, invitaient les malgré-nous, libérés, à se taire à propos de la maltraitance des Soviets à leur égard pour ne pas fâcher le camarade Staline.
Les mourants exprimaient leur détresse de mourir pour rien, même pas pour un idéal, ni pour libérer l’Alsace … Non, ils mouraient, bêtement, trahis par les Soviets et abandonnés par la France. On estime à environ 10 000 le nombre de jeunes Français qui laissèrent lamentablement leurs vies dans l’enfer de Tambov et d’autres camps.

Libération tardive

Après l’armistice du 8 mai 1945, une grande partie des prisonniers de Tambov est revenue en France à partir de l’automne 1945. D’autres malgré-nous passeront pourtant plusieurs années supplémentaires en captivité, dans d’autres camps du territoire soviétique, le dernier ne revenant qu’en 1955.

 L’attitude du Général de Gaulle

Fin 1944, une liste provisoire de malgré-nous supposés disparus en URSS ainsi qu’un rapport du Général Koenig, sur la détention des malgré-nous fut remis en décembre 1944 au Général de Gaulle en vue de sa rencontre avec Staline à Moscou mais de Gaulle ne l’emporta même pas. Le Général Keller a également préparé une lettre au sujet des malgré-nous, destinée à Staline, en demandant au général de Gaulle de la signer. Cette lettre ne fut jamais signée ni envoyée. En 1945, après l’armistice, Henri Frenay, ministre des prisonniers, a demandé à de Gaulle d’intervenir pour accélérer leur évacuation, par avion si nécessaire. Celui-ci refusa pour des raisons de diplomatie. Pourtant il était légitime de rapatrier, au plus vite, ces Français, que Staline, lui-même, a appelé à déserter pour rejoindre de Gaulle. Frenay fut remplacé par Casanova, un ministre communiste, qui ne se souciera guère de ces gens, qui ont eu le privilège de découvrir le communisme stalinien et son paradis.
Jean m’a rapporté que, pour se donner de l’espoir, le nom du Général de Gaulle fut souvent évoqué, notamment le jour, où il a traîné un camarade exténué dans la neige en l’encourageant avec des « viens on va aller chez De Gaulle !!! ».
Après sa captivité, il répètera sans cesse : « De Gaulle nous a laissé crever en Russie !!! »
Ce n’est que fin août 1945 que le premier train d’évacuation de Tambov arriva en France.  A l’arrivée des trains à Wolfsbourg, zone anglaise, rien n’était prévu par la France pour recevoir ces cadavres ambulants. Ces trains vont se succédèrent alors jusqu’en mai 1946.
II y avait foule dans les gares, chaque fois qu’un train d’incorporés était annoncé. Les gens se précipitaient espérant retrouver un proche ou obtenir de ses nouvelles de la part de ceux qui revenaient. Aux joies des retrouvailles, se mêlaient les larmes, à l’annonce du décès d’un camarade à sa famille. Madeleine se rendait régulièrement à la gare de Colmar dans l’espoir de retrouver Jean, son fiancé et Alphonse, son frère.
La seule nouvelle de mon père reçue par la famille venait du lieutenant allemand de sa compagnie qui signalait sa disparition le 13 aout 1943. Jean rentrera en octobre 1945, mais Alphonse ne donnera plus jamais signe de vie.
Après mai 1946 les retours de Russie se faisaient au compte goutte et il en manquait encore beaucoup à l’appel. Le nombre de disparus sera énorme. Plus tard un ancien camarade d’Alphonse donnera quelques informations qui ne pouvaient être transmis par courrier vu que celui-ci était surveillé. Il leur rapporta qu’Alphonse avait fait une tentative d’évasion. Il avait réussi à échapper à la surveillance des Allemands pour rejoindre les lignes soviétiques. Les Soviets avaient dû le prendre pour espion car il avait été soumis à un interrogatoire au cours duquel il fut violement battu. Dans la nuit, alors que ses tortionnaires étaient saouls, malgré ses blessures, il avait accompli l’exploit de ramper hors des lignes soviets pour retourner, à contre cœur, du côté allemand.
Environ 26 000 malgré-nous ont été fait prisonniers ou se sont rendus, en s’évadant de l’armée allemande, surtout suite aux promesses par haut parleur ou tracts des Soviets.
On estime à plus de 17 000 le nombre de disparus, dont la plupart a péri dans les goulags soviétiques, abandonnés par la France. Nous ne saurons jamais combien de ces prisonniers survivants sont morts dans les horribles goulags soviétiques après la guerre. Ils disparurent sans traces,  parfois même après avoir envoyé, au début des années 50, un SOS par voie postale passant par des lettres en Allemagne. Pendant des années, les familles garderont le secret espoir du retour d’un proche. La majorité des malgré-nous sont rentrés entre d’août 1945 et mai 1946. 1600 rentrerons entre mai et fin de l’année1946,  237 reviendrons en 1947, puis il n’y aura que18 retours en 1948. Il en rentrera encore 4 en 1949, 1 en 1950, 18 en 1951, 4 en 1952 et 7 en 1953.
En 1955, 10 ans après l’armistice, Jean-Jacques Remetter, fut le dernier prisonnier alsacien à rentrer en France. En transit à Berlin, il apprit avec stupéfaction que la guerre était finie depuis 10 ans. Son parcours  particulièrement rocambolesque, révéla les horreurs  des goulags soviétiques. Après deux premières tentatives d’évasion, Remetter réussit la troisième en sautant d’un train en marche. Réfugié chez un paysan polonais avec lequel il participe aux travaux agricoles, il doit s’enfuir après avoir été dénoncé à la police politique. Capturé par des partisans ukrainiens anti-soviétiques, il se trouva avec un autre déserteur alsacien, Alphonse Klinger, comme instructeur sur des armes allemandes récupérés. Les partisans ukrainiens combattaient à la fois les Russes et Allemands, cela leur laissait peu de chance de s’en sortir. Les Alsaciens leur faussent compagnie et se feront capturer par des miliciens soviétiques. Les Soviets refusèrent de reconnaître leur statut de Français évadés de l’armée allemande. Après avoir été torturé pour leur faire avouer des caches d’armes partisanes qu’ils ne connaissaient pas, ils seront condamnés aux travaux forcés, et cela, trois semaines après l’armistice. Entassés avec 80 hommes dans des wagons à bestiaux, ils seront transférés à Tomsk en Sibérie. Au cours de ce voyage de 27 jours, la moitié des hommes meurent d’asphyxie et d’inanition. Dans un camp de 7 000 bagnards, 5 000 mourront au bout de quatre ans dont son ami Klinger. Après ces quatre années, il se trouva dans des mines de cuivre près de la frontière chinoise. Il y travailla 7 jours sur 7 dans des conditions épouvantables à 200 mètres sous terre. Accident, épuisement, malnutrition, la mortalité était énorme et des bagnards deviendront fous. Comme beaucoup, il devait sa survie en attrapant des rats. Remetter, lui aussi, fut témoin d’horribles massacres dans un camp constitué de dizaine de milliers de détenus, qui se sont rebellés.
Il rapporta que les chars soviétiques encerclaient ces malheureux esclaves, qui réclamaient de meilleures conditions de vie, ou plutôt de survie. Chenilles contre chenilles, les chars écrasèrent tout sur leur passage. En quelques minutes, les allées du camp ne formaient plus qu’une sanglante bouillie humaine. Des faits comme celui-ci, qui fit des milliers de morts, sont connus par les spécialistes de l’histoire soviétique.
En 1953, après la mort de Staline, Remetter pu envoyer une carte postale par mois. Ses cartes restèrent sans réponse car l’immeuble où habitait sa famille avait été détruit par les bombardements alliés. Un jour, un facteur un peu plus curieux au vu de l’adresse de l’expéditeur, contacta l’Association des Évadés et Incorporés de Force (ADEIF) qui faisaient un énorme travail de recherche des disparus. Un dossier a été constitué, et il aura la chance d’aboutir, vu que la plupart des dossiers restait sans suite.

Triste bilan

Acteurs involontaires, obligés de défendre leur vie, les malgré-nous ont payé un lourd tribu dans cette abominable guerre. Le bilan  approximatif pour ces 130 000 Alsaciens et Mosellans sera effroyable avec ses 42 000 tués ou portés disparus. Cela représente 30 % de l’effectif. On recensa aussi 30 000 blessés dont 10 000 très grièvement. On estime qu’environ 22 000 malgré nous ont été tués sur les différents fronts au sein de l’armée allemande. Les  autres étaient, soit fusillés en se rendant à l’armée rouge, ou mort dans les camps soviétiques.

Des soldats honteux

Ceux qui sont revenus du massacre sont rentrés meurtris et amers, portant de lourdes séquelles, suite à leur internement dans des camps soviétiques. Ils n’étaient plus que des loques humaines, d’un poids moyen de 42 kg.
André Klein m’a rapporté que son père était dans un tel état de faiblesse qu’il ne pouvait plus marcher. Sa future femme l’a cherché en gare de Scherwiller avec une charrette. (feldkutche)
Leur calvaire ne s’arrêta pas là, car leur retour en France fut encore une autre épreuve. Placés sous le signe de l’incompréhension, de la suspicion et de l’accusation, ils subirent encore la terrible humiliation d’être assimilés, par certains, aux volontaires de la LVF, donc à des traîtres. Au lieu d’excuses ou d’un minimum de compassion, les autorités françaises mirent en place une habile politique de culpabilisation envers ceux qui se sont sentis abandonnés par la France. Il faudrait expliquer pourquoi ceux qui ont eu la chance de figurer sur la liste des 1500 hommes pour rejoindre l’armée française sont devenus des héros, alors que ceux qui eurent la malchance de ne pas y figurer et d’être honteusement oubliés par la France, sont considérés comme des traîtres. Les Soviets avaient établi la liste de départ en fonction de l’état de santé de leurs prisonniers et non en fonction de leur patriotisme envers la France. Les malgré-nous ont été particulièrement diffamés par le parti communiste français, qui ne tolérait pas leur dénonciation de la politique de répression de l’URSS et les terribles souffrances subies dans les camps d’internement soviétiques. Très populaire à l’époque et bien représenté au gouvernement, le parti communiste les a fortement attaqués et les condamnait par avance, car il ne tolérait pas que l’on ternisse l’image que se faisaient les Français au sujet du paradis soviétique.
Fin 1945, le ministre des Anciens Combattants communiste Casanova a déclaré qu’il ne restait plus de prisonnier en Union Soviétique.

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