samedi, juin 04, 2016

L'ASEAN, une région où le développement des infrastructures est un enjeu primordial

par Jérôme DESTOMBES Adjoint du chef du service économique régional Ambassade de France à Singapour et Pauline QUINEBÈCHE Chargée de mission Ambassade de France à Singapour

Extrait de la revue des mines de mars avril 2016

L'ASEAN, une région où le développement des infrastructures est un enjeu primordial

Le lien entre le développement économique et celui des infrastructures est très étroit. En ASEAN, région à revenu intermédiaire où le PIB est en moyenne de 4 000 USD par habitant, les infrastructures demeurent le talon d'Achille des économies émergentes et en développement, contraignant leur potentiel de croissance économique.
Les besoins en infrastructures matérielles (transport, énergie, télécommunication, eau) sont estimés à environ 5% du PIB par an (130 Mds USD en 2015) dans la région : les investissements effectifs se situent dans une fourchette comprise entre 70 et 80 Mds USD principalement financés par la dépense publique et, dans une moindre mesure, par l'aide au développement. La part limitée du secteur privé dans le financement des infrastructures s'explique par la déficience des infrastructures immatérielles, à savoir les carences persistantes de l'environnement des affaires qui entravent la réalisation des projets. Si les initiatives de la communauté internationale et des gouvernements se multiplient pour mobiliser les financements et les expertises afin d'encourager le développement des infrastructures, celui-ci demeure l'un des défis principaux de l'ASEAN pour soutenir la croissance, renforcer l'intégration régionale, la compétitivité et la productivité, d'autant plus que le dynamisme de la démographie et l'urbanisation croissante continueront d'exercer une pression forte sur l'état des infrastructures 1. Face à ces défis, les opportunités à saisir dans ce secteur pour les entreprises et les investisseurs sont importantes et iront croissantes.

Les infrastructures en ASEAN : une déficience régionale qui masque des situations très disparates

L'Asie du Sud-Est enregistre un retard conséquent s'agissant de la quantité et de la qualité des infrastructures par rapport aux autres régions du monde. L'ASEAN dispose de 10km de routes et 0,27km de voies ferrées pour 1000 personnes contre 14km et 2,5km respectivement en Amérique Latine, tandis que 72% de la population a accès à l'électricité (93% en Amérique Latine). De plus, sur la dernière décennie, la perception des investisseurs internationaux de la qualité des infrastructures dans la région a eu tendance à se dégrader. Néanmoins, l'état des infrastructures est hétérogène entre les pays de la région. Singapour en particulier mais aussi la Malaisie se distinguent nettement des autres pays, en étant classés respectivement aux 2e et 24e rangs (sur 140 économies) selon le classement Global Competitiveness Index (GCI) 2015-2016 sur le volet infrastructures du Forum économique mondial. Les ports (Tuas et Kiang) ainsi que les aéroports (Changi et KLIA) sont parmi les premiers mondiaux et le réseau de transport terrestre est très développé.
La Thaïlande, l'Indonésie, le Vietnam et les Philippines ont des infrastructures globalement déficientes nécessitant des améliorations, ces pays étant entre la 44e et la 90e place selon le GCI. Si la majorité de la population a accès à l'électricité, les coupures de courant restent fréquentes et certaines îles des archipels indonésien et philippin restent isolées. En termes d'infrastructures de transports, un risque de sous-capacité aéroportuaire est à signaler, notamment à Jakarta et Manille.
Le réseau ferroviaire, certes important au Vietnam et en Thaïlande, cache de nombreuses défaillances et n'est que peu développé aux Philippines et en Indonésie, deux pays qui souffrent par ailleurs d'un problème de congestion aux ports contraignant leur croissance. Les coûts liés à la logistique représentent un quart du PIB en Indonésie par exemple. En revanche, ces pays sont avancés en termes de technologies de la communication, compte tenu de la facilité relative de leur déploiement.
Les pays les moins avancés de la région, la Birmanie, le Cambodge et le Laos, ont besoin de développer leurs infrastructures de base 2. Seulement 31% et 52% des populations cambodgienne et birmane respectivement ont accès à l'électricité. Les infrastructures de transport sont déficientes: à peine 20% du réseau routier est constitué de chaussées revêtues, entravant le développement des autres types d'infrastructures.

Des besoins en infrastructures considérables en ASEAN

Dans ce contexte et face à la demande croissante des populations, les besoins en investissement dans les infrastructures pour la région sont conséquents. À partir de trois sources différentes (Banque asiatique de développement, McKinsey, Goldman Sachs), nous estimons les besoins entre 100 et 200 Mds USD par an sur les prochaines décennies. Ils sont particulièrement importants en Indonésie, aux Philippines, en Thaïlande, en Malaisie et au Vietnam, et dans les secteurs de l'énergie et des transports.

Des capacités de financement sous contrainte...

Les recettes publiques, principale source de financement des infrastructures, ne suffisent pas à couvrir les besoins nécessaires, les gouvernements3 ayant des marges de manoeuvre réduites : déficit budgétaire chronique au Vietnam et en Malaisie, incapacité à générer des financements publics au Cambodge tandis qu'en Indonésie, l'État ne prévoit de financer qu'un tiers des projets d'infrastructures, le reste l'étant par le recours aux bailleurs étrangers et au secteur privé.
L'aide publique au développement (APD) dédiée aux infrastructures, dont l'acteur principal est le Japon et dans une moindre mesure les banques multilatérales de développement, constitue une autre source de financement mais demeure modeste en ASEAN et est très ciblée. Le Vietnam constitue le principal bénéficiaire en recevant plus de 50% de l'APD allouée aux infrastructures dans la région.
La Chine émerge aussi en tant que nouveau donateur. L'aide extérieure chinoise est estimée à 7,1 Mds USD en 2013 4 mais les montants destinés à l'ASEAN demeurent pour le moment minimes.

Les concours publics chinois ne sont néanmoins pas le seul outil d'intervention. Les investissements des entreprises chinoises en ASEAN prennent désormais de l'ampleur, leur stock dans les infrastructures depuis 2006 étant estimé à 20,2 Mds USD, soit 42% des investissements chinois en ASEAN. La Chine investit principalement dans l'énergie en Indonésie et à Singapour mais sa politique économique et géostratégique, dans le cadre de sa stratégie "One Belt, One Road" (OBOR), devrait inciter les entreprises à davantage se positionner sur les infrastructures dans les marchés émergents 5.
Les investissements privés, autre source de financement, sont limités en Asie de l'Est et du Pacifique comparé à l'Amérique Latine, surtout depuis la crise asiatique de 1997. Plus particulièrement, l'ASEAN accueille seulement 7% des investissements privés dans les infrastructures à destination des pays en développement qui sont en outre dirigés principalement vers l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande et concentrés dans les secteurs de l'énergie et des télécommunications (85% entre 2000 et 2014 en moyenne).

Des capacités de financement sous contrainte qui s'expliquent par un cadre institutionnel, réglementaire et un environnement des affaires incertains et peu efficients

La faible appétence des investisseurs privés pour les infrastructures s'explique notamment par la durée du cycle des projets et les risques qui leur sont inhérents, dans un contexte où les progrès en matière de gouvernance et de corruption restent insuffisants dans bon nombre de pays de la région.
L'environnement réglementaire est par ailleurs incertain : si les Philippines ont su mettre en place un cadre favorable permettant le développement des projets en partenariats public-privé, ce cadre est trop instable en Indonésie où l'absence de cadastre demeure une carence dissuasive. À ces défis s'ajoutent les difficultés liées aux dysfonctionnements de logistique et à la faiblesse des services d'assistance et de maintenance, la capacité des maîtres d'ouvrage à réaliser les projets à temps en est ainsi limitée. Selon McKinsey, 98% des grands projets d'infrastructures souffrent de dépassement de coûts de plus de 30% et 77% des projets subissent des retards de plus de 40%. Dans ce contexte, ces projets lents à se concrétiser, affichent bien souvent des taux de rentabilité nuls. Seulement 10% des projets seraient bancables en Asie.
Au-delà des restrictions aux investissements étrangers dans certains secteurs, les marchés financiers restent trop peu développés pour pouvoir financer les besoins. D'une part, les systèmes bancaires de la région ne sont pas adaptés pour encourager les prêts de long terme, d'autre part, les marchés obligataires restent peu matures 7, à l'exception de la Malaisie, de la Thaïlande et de Singapour. La région a, ainsi, surtout besoin d'un approfondissement et d'une diversification de l'intermédiation financière pour attirer les capitaux et financer les projets en mobilisant en priorité l'abondante épargne existante. C'est l'objectif poursuivi, par exemple, par le fonds d'investissement dans les infrastructures de l'ASEAN (cofinancées par la BAsD et les États membres de l'ASEAN) qui vise à favoriser une réallocation des réserves de change en faveur de l'investissement.
Le déficit des infrastructures physiques dans la région, en particulier depuis la crise financière asiatique de 1997, bride le potentiel de croissance des pays de l'ASEAN. Résultat, en premier lieu, non pas d'une pénurie de ressources financières mais d'une déficience des infrastructures immatérielles (environnements juridique, réglementaire et des investissements contraignants), il explique l'incapacité des maîtres d'ouvrage à respecter les délais, les coûts et les spécifications des projets. Dans ce contexte, les initiatives des parties prenantes à l'échelle nationale et surtout internationale se multiplient. Le lancement de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures couplé à l'initiative OBOR visant à renfôrcer la connectivité terrestre et maritime entre l'Europe et l'Asie ou encore l'objectif de la Chine de promouvoir les infraructures, dans le cadre de sa présidence du G20, sont autant, d'initiatives qui devraient permettre de soutenir le développement des infrastructures à long terme en ASEAN.
  1. Entre 2010 et 2050, la population totale de la région devrait augmenter de plus de 30% mais la population urbaine devrait croître de plus de 90%.
  2. Ces pays étant situés entre la 98e et la 734e place en termes d'infrastructures.
  3. À l'exception de Singapour et de Brunei même si la situation budgétaire de ce dernier s'est dégradée en 2015 en raison de la baisse des recettes pétrolières et gazières.
  4. Équivalent de l'APD, la Chine étant non membre du Comité d'aide au développement de l'OCDE; il s'agit d'estimations.
  5. En 2017, la Chine deviendra un investisseur net à l'étranger selon The Economist Intelligence Unit.
  6. World Bank-Singapore Infrastructure Finance Summit
  7. Au T2 2015, 15% du PIB en Indonésie, 23% au Vietnam, 36% aux Philippines, 72% en Thaïlande, 84% à Singapour, 95% en Malaisie (par comparaison, 220% du PIB au Japon, 127% en Corée). À noter que les émissions d'obligations des entreprises sont limitées en Indonésie, au Vietnam, aux Philippines et dans une moindre mesure en Thaïlande (BAsD).
  8. Asean One vision one unity
  9. Global competitiveness reports
  10. Asian Development Bank
Voir sur mon site pratclif.com

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