Monday, March 07, 2016

Marc Lazar : " La faille qui traverse le PS est structurelle "

Le directeur du Centre d'histoire de Sciences Po croit davantage à un affaiblissement durable qu'à une scission du PS



Directeur du Centre d'histoire de Sciences Po, Marc Lazar est spécialiste de la gauche socialiste et sociale-démocrate en Europe occidentale, en particulier en France et en Italie.

Comment analysez-vous la situation du PS, à l'aune de la charge de Martine Aubry contre le gouvernement - Le Monde du 25  février - et des débats autour de la déchéance de nationalité et du projet de loi travail ?
Il y a des éléments conjoncturels, personnels et tactiques dans la descente en flamme du gouvernement par Martine Aubry et ses camarades : une vieille rancœur à l'égard de Manuel Valls, une façon de prendre date pour l'avenir et de préparer une éventuelle prise de contrôle du parti en  2017. Mais n'y voir que cela serait une erreur. A mes yeux, jamais la fracture n'a été aussi profonde depuis 2005, lors du débat sur le traité constitutionnel européen, qui avait mis le parti au bord de la scission.

N'est-ce pas une énième répétition d'une crise qui a toujours frappé le socialisme français confronté à l'épreuve du pouvoir, entre ceux qui gouvernent et ceux qui leur reprochent de trahir les idées qu'ils avaient défendues dans l'opposition ?
L'historien est frappé par ces récurrences. Cette faille à l'intérieur du PS renvoie à quelque chose de profond et de structurel. Cela a commencé dès 1899, quand la famille socialiste, pas encore unifiée au sein d'un même parti, s'est déchirée sur le " cas " d'Alexandre Millerand, qui avait décidé de participer au gouvernement de défense républicaine de Waldeck-Rousseau. Sous le Front populaire, il s'est passé la même chose, avec une forte opposition interne conduite par Marceau Pivert contre la politique jugée trop modérée de Léon Blum. Lionel Jospin, entre 1997 et 2002, a dû faire face à la " fronde " de l'aile gauche du PS, autour d'Henri Emmanuelli et de Jean-Luc Mélenchon. Enfin, ironie de l'histoire, sous François Mitterrand, en  1991, une vigoureuse critique contre la politique jugée trop libérale du ministre des finances, Pierre Bérégovoy, avait été portée par François Hollande et Pierre Moscovici. C'est un peu le même scénario qui se répète. Avec toutefois une intensité plus forte sous la Ve  République, car les expériences du pouvoir sont plus longues.

En quoi la crise d'aujourd'hui est-elle singulière ?
Elle l'est d'abord parce que le chef du gouvernement, Manuel Valls, n'a jamais été majoritaire au PS. Mitterrand ou Jospin, eux, l'étaient : ils avaient une légitimité dont ne dispose pas M.  Valls, qui n'a réalisé que 5  % aux primaires de 2011. L'autre différence est que la politique menée aujourd'hui semble déséquilibrée. Quand Mitterrand se convertit à la " rigueur ", c'est après avoir fait les 39  heures et la cinquième semaine de congés payés. Quand Jospin privatise, il y a en même temps les 35  heures. Aujourd'hui, selon les opposants au président de la République, la politique de l'offre dans laquelle il s'est engagé depuis janvier  2014 et l'annonce du pacte de responsabilité ne s'accompagnent que de peu de contreparties sociales.

Comment qualifiez-vous cette politique ?
Il se passe en France le même phénomène que dans le reste de l'Europe : un écartèlement de la famille social-démocrate en trois sous-ensembles de plus en plus inconciliables. Le premier regroupe ceux qui plaident encore pour une alternative au capitalisme : Jean-Luc Mélenchon en France, Jeremy Corbyn (Parti travailliste) en Grande-Bretagne, Die Linke en Allemagne ou Gauche, écologie et liberté en Italie. Le deuxième se réfère à la tradition sociale-démocrate et essaie, sur une ligne de crête, de concilier adaptation au réel et réformes sociales : une tendance incarnée par Martine Aubry, Pier Luigi Bersani en Italie et, même si c'est un peu moins vrai aujourd'hui, Sigmar Gabriel en Allemagne. Enfin, il y a les héritiers de la " troisième voie ", théorisée dans les années 1990 par Tony Blair et Gerhard Schröder, et dont les principaux représentants sont Matteo Renzi en Italie et, dans des perspectives différentes, Manuel Valls et Emmanuel Macron en France. Une de leurs priorités est la réforme du marché de l'emploi, en rupture s'il le faut avec la tradition sociale-démocrate afin de résoudre le cancer du chômage et avec l'idée de reconfigurer les alliances électorales en faisant route avec les centristes.

Quel avenir voyez-vous au PS ?
Je le vois s'affaiblir durablement. Ce parti, en plus de la profonde crise politique et idéologique qu'il traverse, doit faire face à une situation sociologique inédite, avec l'éradication d'une bonne partie de son vivier local au gré des défaites électorales et sa perte d'influence dans la fonction publique. En revanche, son éclatement, que certains envisagent, me semble une hypothèse risquée. Le mode de scrutin n'y incite pas et, en outre, les scissions de gauche dans le passé ont toutes échoué, qu'il s'agisse du Parti socialiste ouvrier et paysan de Pivert, à la fin des années 1930, des dissidences PSA et PSU, à l'époque de Guy Mollet, du Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement, en  1993, ou du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, en  2009. Je pense plutôt que ce qui se prépare est moins une fracture du PS qu'une lutte sans merci pour son leadership en  2017. Propos recueillis par, Thomas Wieder Le Monde

No comments:

Post a Comment

Vous êtes les bienvenus pour partager et commenter mon analyse de l'économie, de la société et de la politique. Tout peut être écrit et publié mais dans le respect de la liberté de penser de chacun et la courtoisie. A moi de proposer, à vous de réagir, de contredire et de donner plus de richesse dans le contenu, car les commentaires, parties intégrantes des billets, en constituent la valeur ajoutée. Les commentaires sont modérés. Je me réserve de supprimer ou de modérer tout commentaire indésirable selon les critères énoncés ci-dessus: propos racistes, attaques et invectives personnelles.