Wednesday, February 17, 2016

Où en est l'Union Européenne? entre le Brexit et le futur Frexit?

Source: atlantico.fr

17 février 1986, l’Acte unique européen : une construction de 30 ans qui a oublié de s’adapter au monde actuel

Atlantico : C’est aujourd’hui l’anniversaire des trente ans de la signature de l’Acte unique européen qui avait ouvert la voie à la réalisation d'un marché unique en Europe. Entre le Brexit potentiel et la crise de la zone euro, l’Union européenne semble aujourd’hui confrontée à de larges difficultés. Quels ont été les succès et les échecs de ces trente années de construction européenne ?

Hubert Védrine : Il y a eu des succès réels, notamment le marché unique qui s'est élargi et consolidé, ou encore l'euro, sans lequel ce marché n'aurait été qu'une zone Mark. Par ailleurs, des politiques communes ont été mises en œuvre. Elles doivent être encore réformées, mais elles sont restées solides. Jusqu'à l'an dernier, Schengen passait pour un succès. Les élargissements ont été dans l'ensemble une réussite. La coordination entre pays européens est devenue une seconde nature et "l'Union" une évidence. En même temps, l'acharnement des européistes à vouloir, indistinctement, contre les peuples trop méprisés et traités de "populistes" quand ils votent mal, toujours "plus d'Europe" est contre-productif. Aujourd'hui, il y a en Europe, avec de fortes variantes selon les pays, 10 à 30% d'anti-européens ; à l'opposé 10 à 15% d'européens raisonnables, dont 1% d'européistes intégrationnistes au discours contre-productif ; et les autres, de 60 à 80%, sont devenus euro-allergiques. Cela mine l'Europe qui est confrontée au même moment aux problèmes grec, polonais, britannique, migratoire, de demande d'asile, de terrorisme, etc…
Jean-Luc Sauron : Il est possible de résumer la situation de ces trente dernières années comme suit : " l'Europe : personne n'en veut et pourtant tout le monde y tient" (paraphrase d'une citation de Gobineau sur la République). Comment mieux définir la réussite de la construction européenne ? L'Europe comme l'air ne se voit pas ou plus, mais pourtant les Européens n'arriveraient plus à vivre sans les libertés qu'elle a produites. Les échecs ne sont ni plus graves, ni plus légers que ceux commis par chacun des États qui composent l'Union européenne.
Mathieu Mucherie : L’Acte unique était une vraie merveille. Le meilleur de l’Europe de l’époque. L’esprit libéral, de grands leaders (Margaret Thatcher), le respect des grands principes économiques. Avec certes une dose de technocratie française et de trahison des socialistes français, mais pour la bonne cause. En parallèle, des programmes certes imparfaits mais utiles, ambitieux, générateurs d’affectio societatis (Airbus, Ariane, Erasmus, une partie des fonds pour l’Europe centrale, Schengen dans son esprit de départ, etc.). Et puis, patatras, les choses se sont dégradées quand il a été question de « parachever » le marché unique, d’en faire un marché de 1000 ans, un truc qui en imposerait à Washington : je veux parler de l’euro. Sans les Anglais bien entendu (pas fous). Là, on n’était plus dans l’esprit libéral, mais dans un constructivisme précipité, un mélange de planisme scientiste et de bricolage franco-allemand, plein de malentendus et d’arrogance.
Quand Milton Friedman, Paul Krugman et Martin Feldstein tirent tous à boulets rouges contre le même projet, vous devez vous interroger sur le bien fondé dudit projet (une régression caractérisée vers la fixité des taux de change dans un espace où la main d’œuvre n’est pas mobile). Et quand votre population ne vote qu’à 51% pour ce projet « packagé » qui engage explicitement les générations futures, vous devez vous interroger sur la légitimité démocratique de toute la démarche (ne devrions-nous pas exiger une majorité qualifiée des 3 ou 4 cinquièmes dans ce type de scrutin ?). Et quand il s’agit de confier tout le pouvoir économique à des banquiers centraux indépendants dont le palmarès est douteux (déjà à l’époque des crises du SME) et le casting dysfonctionnel, ne doit-on pas penser au préalable à bâtir des contre-pouvoirs (de fortes obligations de transparence, par exemple) au lieu de renforcer sans cesse les protections et les vitres sans teint autour de nos nouveaux maîtres ?  
Du coup, les faiblesses intrinsèques et opérationnelles de la zone euro ont pesé sur l’Europe, cette Europe qui était censée être la bénéficiaire nette de la monnaie unique, celles des entrepreneurs. L’aventure européenne devint mésaventure, et la ruée vers Troie une laborieuse Odyssée.
D’une part, il a fallu investir une énergie politique considérable et de gros efforts sociaux-fiscaux pour construire puis colmater ce projet d’usine à gaz monétaire, ce pont de la rivière Kwaï au service des banquiers centraux. Cette énergie et cet argent n’auraient-ils pas été investis avec un meilleur rendement pour la collectivité si on avait choisis d’autres options, par exemple celle consistant à faire l’Europe de la défense avec les Anglais plutôt que l’Europe de la monnaie avec les Allemands ? L’Histoire jugera, mais un Kosovar ou un Syrien aurait peut-être déjà sa petite idée sur la question.
Ensuite, lorsque le dispositif commença à souffrir face à son premier test grandeur nature, lorsque les défauts de ligne Maginot monétaire sont apparus au grand jour (rigidité de la camisole monétaire unique en cas de choc asymétrique, diffraction du blâme érigée en système à la BCE, domination des vues allemandes dans le processus de décision…), ce fut un sauve-qui-peut des Etats (divisés et pleutres) et de la Commission européenne (démonétisée par le ridicule de son enfant, le Pacte de stabilité, et incapable d’accoucher d’une seule idée forte au cours de toute la séquence de crise). La nature ayant horreur du vide, la BCE a pu encore s’étendre, multiplier les OPA institutionnelles, annexer la supervision des banques commerciales, intimider les Etats membres, faire et défaire les élections à la « périphérie » (ce dernier terme à lui seul en dit long, de même que la survivance de spreads de taux trois ans et demi après le « whatever it takes »).     
Enfin, on se demande aujourd’hui si l’Union européenne et la zone euro ont encore une véritable utilité (je ne parle même plus de leur rentabilité) : quelle est la valeur ajoutée de cette Union quand on voit que des pays comme la Suisse savent en capter la plupart des bienfaits (le gros de l’Acte Unique, pour faire court) sans en subir les désagréments ? Comment se fait-il que les marchés s’en fassent si peu à propos d’un hypothétique Brexit ? Ne misent-ils pas si l’innocuité du processus ? La notion floue de « citoyenneté européenne » vaut-elle assez pour compenser un Pacte de stabilité idiot et mal fichu, une PAC en déliquescence, et diverses frustrations juridico-souverainistes ?
De même, l’euro est là parait-il pour nous protéger contre l’inflation, mais dans un monde où l’inflation est morte, et où un banquier central âgé de 15 ans et alcoolique suffirait largement pour éviter une dérive inflationniste ; au passage, les pays européens hors zone euro (Suède, Danemark, Pologne, Suisse, Royaume-Uni, Norvège, Hongrie…) sont tous aussi peu inflationnistes, ils offrent presque tous les avantages de la monnaie unique sans en offrir les coûts et les servitudes.
Quant aux pays « du Sud », qui ont renoncé aux dévaluations en échange de taux allemands, ils sont présentés comme des voleurs ou des coupables, alors qu’ils sont certes coupables mais aussi et surtout trompés, spoliés. L’euro « contrat » n’a pas été respecté, c’est désormais un chiffon de papier inutile pour ces pays. Sur ce sujet comme sur d’autres, relire les argumentaires des thuriféraires de l’euro dans les années 90 est un plaisir de fin gourmet.
On dit que l’Europe est menacée d’éclatement, c’est donc faux : elle est menacée d’inutilité, d’effacement progressif, c’est même plus qu’une menace c’est déjà une réalité. La ligne Maginot n’a pas explosé ou implosé, elle a tenu bon, mais elle nous a divertit, est devenue inutile, fut contournée, et devint invisible. 

Quelles ont été les causes de ces échecs ? Quelles parts de responsabilité attribuer à l'inadaptation des institutions et à la mauvaise volonté des différents gouvernements européens ?

Jean-Luc Sauron : Il est possible de pointer deux dysfonctionnements majeurs : premièrement, l'irresponsabilité politique des peuples européens; deuxièmement, l'obsolescence du système institutionnel.
L’Europe est-elle une question trop sérieuse pour être confiée aux peuples ? Cette affirmation peut paraitre provocatrice. En réalité, elle correspond à la nécessité d’éviter qu’à la moindre difficulté de politiques nationales, l’ensemble européen capote. En effet, le Brexit est un référendum dont l’idée a été lancée en 2013 par David Cameron pour peser sur les élections législatives nationales et pour attirer la frange droite de son électorat. En 2016, tous les observateurs peuvent constater que le Brexit ne concerne pas que les Britanniques. Dans un contexte de crise renouvelée de l’euro, l’éventualité d’une sortie de la Grande Bretagne de l’union européenne ne pourrait-elle pas conduire beaucoup d’investisseurs internationaux à retirer leurs fonds de l’union européenne, d’un espace qui n’arrive pas à sa maturité politique ? De même, le référendum prévu en mars prochain, sur l’initiative d’un groupe politique aux Pays Bas pour interroger les Néerlandais sur l’opportunité pour les Pays Bas de ratifier ou non les accords d’association UE Ukraine, ressort-il vraiment du seul intérêt de ce dernier Etat, ou ne risque-t-il pas de conduire en cas de réponse négative à considérablement affaiblir le rôle politique et diplomatique de l’UE sur le théâtre de l’Est européen ?


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